« Est-ce bête, dit papa, ce rhume qui est arrivé juste pour m’empêcher de t’accompagner à Amiens ! »

Je l’écoutais à peine — sans songer même que sa présence auprès de moi, pendant ce voyage, aurait changé la face des choses… Réfugiée dans l’ombre, au coin du feu, sur une chaise basse, je me répétais : « Il faut parler, tout avouer… mais comment ?… » J’avais la bouche sèche, les mains moites, les tempes serrées ; j’appuyais ma tête contre le marbre de la cheminée dont je sentais l’angle dur et froid, un peu éraflé du bout, m’entrer dans la joue, et cette sensation éveillait en moi des souvenirs d’enfance — remords puérils, peccadilles à mourir de rire, confessées à cette même place, versées en tremblant dans l’oreille du plus indulgent des pères… Aujourd’hui, que dirait-il, quand il saurait ?… Justement, voilà qu’il s’agitait sur ses oreillers, qu’il me cherchait des yeux.

« Comme tu es silencieuse !… Cela t’ennuie, n’est-ce pas, que Philippe ait été forcé de partir si brusquement ?… Répète-moi donc un peu : je n’ai pas très bien compris dans quelles circonstances il a reçu cette dépêche… »

Combien il était loin de moi, de l’idée fixe qui me martelait le crâne ! D’une voix troublée, j’essayai de lui répondre, de rassembler mes souvenirs dans mon cerveau vide. « Il faut parler, pourtant, me disais-je, il faut parler… » Au lieu de cela, je devais raconter les lettres de Mauroy, le télégramme arrivant au dernier moment… Je revis Philippe sur le quai de la gare d’Amiens, et le regard qu’il m’avait lancé, tandis que le train m’emportait, seule avec François — un frisson me passa dans les moelles. Papa m’écoutait, pensif.

« C’est toujours ennuyeux, ces conflits avec les ouvriers, dit-il enfin. Heureusement que Philippe est le plus conciliant des hommes !… Pauvre garçon ! il doit être bien perplexe… »

Un sourire indulgent, affectueux, éclairait sa longue figure maigre aux yeux paisibles. Mon cœur défaillit. « Ce mari si bon, que tu aimes tant, je veux le quitter demain — le quitter parce que j’en aime un autre… et je compte sur toi pour m’y aider… » Prononcer ces mots-là, tout à coup, sans préparation — était-ce possible ?… Je me sentis submergée par un immense découragement. Au-dessus de ma tête, sur la cheminée, la vieille pendule en forme de lyre grinça, gémit, puis sonna sept coups sourds et faibles. Julie venait d’entrer, apportant une tasse de bouillon.

« Tu vois, dit papa, voilà tout ce qu’on me permet pour ce soir… Je devrais t’offrir de faire la dînette près de moi, puisque tu es seule ; mais j’ai besoin de réparer ma mauvaise nuit, et, ma foi, je crois bien que je vais dormir… »

Il but, à petites gorgées, éloigna sa lampe, se carra dans son lit… Non, je ne troublerais pas sa quiétude — au moins pas tout de suite. Je m’en allai sans avoir rien dit. Mon baiser d’adieu, cependant, devait avoir quelque chose de fiévreux, d’inusité, car papa lui-même sembla s’apercevoir soudain de mon agitation. Il m’attira contre lui, me câlina un moment.

« Voyons, voyons, ne te tourmente pas… Demain, j’en suis sûr, tu vas recevoir une lettre de Philippe t’annonçant que tout est arrangé, qu’il n’y aura pas de grève… Bonsoir, ma petite fille… et n’oublie pas de m’apporter des nouvelles dès que tu en auras — de bonnes nouvelles… A demain. »

Demain. Que serait demain ? J’avais laissé passer l’heure de l’aveu. Maintenant j’étais de nouveau dans la voiture, puis chez moi — ce chez moi que j’avais quitté depuis douze heures à peine et qui m’apparaissait étranger, presque hostile. Dans la salle à manger, Théodore, prévenu que « Monsieur » ne rentrerait pas, enlevait silencieusement le couvert de Philippe — en un tour de main, l’assiette, le verre, l’argenterie, la serviette, tout avait disparu : j’étais seule en face d’une place vide. J’éprouvais un étrange serrement de cœur — allais-je donc pouvoir supprimer ainsi mon mari de mon existence ?… Mes tempes bourdonnaient, les bouchées s’arrêtaient dans mon gosier — l’eau même me paraissait amère. Et toujours j’entendais la voix de François, toujours je voyais les yeux inquiets de Philippe — inquiets, mais si confiants… Je repoussai le plat que le valet de chambre me présentait d’un geste arrondi.