« Non, merci… je n’ai plus faim… »
Il fallait en finir, mettre l’irréparable entre moi et mon passé… Pourtant j’avais encore une nuit à rester sous mon toit. Mais je voulais agir bien vite, me prouver à moi-même que tout cela n’était pas un rêve. Écrire — une lettre pour Philippe que je laisserais, bien en vue, sur son bureau — et, le lendemain matin, partir pour toujours… Papa, cette fois, m’accueillerait, m’entendrait coûte que coûte. Une réflexion rapide me traversa l’esprit : « Si je l’avais trouvé plus mal ce soir, pourtant, je serais restée, sans avoir besoin de chercher un prétexte… » Puis j’eus horreur d’une telle pensée.
Dans ma chambre, où je m’étais réfugiée, je me déshabillais rapidement, en m’efforçant de ne songer qu’aux circonstances matérielles de mon départ. Cette robe de deuil que je quittais — la plus simple de toutes — je la remettrais demain ; je n’emporterais ni bijoux, ni argent : ma vieille maison me verrait revenir, pauvre comme j’étais partie. Je regardai autour de moi ; tout ce luxe banal, tout ce confort qui m’entourait depuis mon mariage, non seulement je ne le regretterais pas, mais je serais heureuse de m’en évader — oui, heureuse. A satiété je me répétais : « Heureuse, heureuse… » Et je marchais çà et là comme une somnambule, passant un peignoir, enlevant mes bagues — pour la dernière fois… Enfin j’étais prête — assise devant ma table, une plume à la main, une feuille de papier devant moi : j’écrivais à Philippe…
J’écrivais — non : les yeux fixes, je regardais cette feuille encore blanche sur laquelle j’allais tracer les mots qui me délieraient à jamais. Chacun de ces mots devait porter ; Philippe devait comprendre tout de suite que rien ne pourrait me ramener à lui. Je me sentais soudain l’esprit lucide et froid — d’un froid mortel. Ce qui m’embarrassait, c’était la formule du début. « Mon cher Philippe… » Impossible ! « Mon bon Philippe… » Quelle ironie ! Et puis j’aurais l’air de spéculer sur sa bonté. Mieux valait ne rien mettre, commencer sans préambule… Et d’un seul trait, fiévreusement, j’écrivis : — après treize ans, il me semble que les lignes sont encore là, devant mes yeux :
« Pardonne-moi le chagrin que je vais te causer. Quand tu liras cette lettre, je serai partie, parce que je crois que nous ne pouvons plus vivre ensemble. Je sais combien je suis ingrate, combien tu as toujours été bon pour moi ; mais tu dois bien comprendre, surtout depuis ces derniers temps, que nous ne sommes pas heureux. Tu m’as demandé toi-même un soir si je regrettais de t’avoir épousé : eh bien ! oui, je le regrette. Je pense que je me suis trompée, que j’étais trop jeune, que nous ne nous connaissions pas assez. Pendant près de huit ans, j’ai réfléchi, j’ai observé : nous n’avons pas un goût, pas une idée en commun, nous pensons en tout différemment ; l’intimité intellectuelle entre nous est impossible. Ce sont des choses auxquelles tu n’attaches pas d’importance, je le sais ; malheureusement, pour moi, elles sont la raison même de l’existence. Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’on s’aime, simplement parce qu’on est mari et femme, quand on ne vit pas en communion constante de cœur et d’âme. C’est pour cela que je te quitte, que je retourne chez mon père. Je te jure que je n’ai rien fait de mal : crois-moi, Philippe, je t’en prie, et, encore une fois, pardonne-moi. J’espère que, de ton côté, tu referas ta vie, et que tu trouveras une autre femme, meilleure que moi, car je désire de tout mon cœur que tu sois heureux.
« Geneviève ».
C’était tout — j’avais dit ce que j’avais à dire. Maintenant il fallait prendre une enveloppe, y mettre le nom de Philippe… Mais d’abord il fallait relire.
« Pardonne-moi le chagrin que je vais te causer… » Le chagrin… J’eus la vision soudaine de Philippe revenant chez lui — chez nous — après deux journées fatigantes et pénibles, l’esprit un peu inquiet — se reprochant cette inquiétude même et comptant bien la dissiper près de moi… Il entrait : tout droit dans ma chambre, d’abord, puis dans le salon — sans me trouver — , dans son bureau… Il voyait la lettre, il l’ouvrait… Je me mis à trembler de la tête aux pieds. Philippe, lire cela !… Mais c’était criminel, c’était fou — mais j’aurais aussi bien pu me cacher dans l’ombre pour le tuer, quand il rentrerait… Avec égarement, je parcourais ces phrases sorties de ma plume : je ne les reconnaissais plus — elles m’apparaissaient monstrueuses d’inconscience et d’égoïsme. « Tu as toujours été très bon pour moi… » Cette bonté, dont le souvenir m’accablait tout à coup… « Je regrette de t’avoir épousé… je me suis trompée… j’étais trop jeune… » Déjà je l’avais vu, à cette seule idée, presque affolé de colère et de douleur… « L’intimité intellectuelle, l’union des âmes… » C’était vrai — vrai pour moi. Mais lui, pauvre cœur simple et tendre, que retiendrait-il de toutes ces subtilités, sinon que je ne l’avais jamais aimé, et que j’avais vécu huit ans près de lui sans rien lui livrer de mes pensées ?… « Je te jure que je n’ai rien fait de mal… » Pourrait-il me croire, lui dont la jalousie mise en éveil devinerait du premier coup, parmi tant de raisons que je lui donnais, l’unique raison que je ne voulais pas lui donner — la seule qui comptât pour lui comme pour moi ? Non, il ne me croirait pas : il me soupçonnerait des pires hontes, et je l’aurais mérité, moi qui osais lui dire, après l’avoir bien torturé : « Je désire que tu sois heureux… » — moi qui avais pu être à ce point cruelle, hypocrite et lâche… Oh ! oui lâche, surtout. « Allez à lui, loyalement… » Ces mots, je les entendais encore. Et au lieu de cela, je me sauvais comme une voleuse, en laissant derrière moi la maison vide et le foyer ruiné… Un grand élan de révolte me souleva contre moi-même : je saisis la lettre indigne, je la déchirai en dix morceaux, en cent morceaux — j’aurais voulu l’anéantir… Et tout à coup il me sembla que ce que je détruisais là, de mes mains, c’était l’amour de François — cet autre amour dont j’avais fait une part de ma propre vie. Alors mon cœur éclata : je posai, en pleurant, ma tête sur les débris du papier déchiqueté — et je souhaitai d’être morte.
Combien de temps demeurai-je ainsi ?… J’avais perdu la notion de l’heure. Parfois, une petite vague d’espoir montait en moi : si j’essayais au moins de parler à mon mari ? Si je pouvais l’amener — non plus de cette façon brutale et dure, mais doucement, par degrés — à m’écouter, à me comprendre et, qui sait ? à consentir ?… Lui aussi devait souffrir de cette existence tourmentée… Puis le flot d’illusions retombait, se perdait dans une marée de désespérance. Non, mille fois non — Philippe ne s’attendait pas à recevoir de moi une pareille blessure. Le doute avait pu l’effleurer, troublant un moment son repos ; mais d’où venait ce doute ? Sur quoi portait-il exactement ? Lui-même n’aurait su le dire. De la tristesse, du malaise, quelques bouderies, une brève querelle — c’était tout. Sa nature loyale répugnait au soupçon : aujourd’hui encore, tandis qu’il nous regardait partir, j’avais bien compris qu’il se faisait scrupule de ses craintes, qu’il luttait bravement contre une méfiance indigne de lui — indigne de nous, pensait-il… Quoi qu’il pût pressentir ou deviner, il persistait à croire en moi, de toute la force de sa foi candide — en moi qui rêvais de l’abandonner, qui venais d’écrire cette affreuse lettre… Je gémis, d’angoisse et de remords. L’horreur même du coup que j’avais failli porter m’ouvrait les yeux sur ma mauvaise action : d’un seul regard, j’en sondais toute la vilenie — je savais que je ne la commettrais pas.
Philippe ! Si amer que fût le présent, rien ne pouvait empêcher que je n’eusse été sa femme, que je ne lui eusse donné les premières années de ma jeunesse — trop vite, peut-être, mais librement, de mon plein gré. J’étais devenue son bien, sa chose : de quel droit voulais-je me reprendre ? Quelle raison invoquer pour le quitter, pour le trahir ? Tout ce que nous nous étions promis l’un à l’autre, il l’avait tenu — et au delà. Sa tendresse ne s’était jamais démentie ; le bonheur qu’il pouvait donner, il me l’avait prodigué avec joie, heureux de me croire heureuse : si ce bonheur ne me suffisait pas, c’était ma faute et non la sienne. Longtemps j’avais vécu de cette vie douce et facile, un peu pâle — sans lumière et sans ombre. L’ombre était venue, maintenant — l’ombre d’un grand amour triste qui me cachait le reste du monde. Mais ce n’était pas une raison pour sacrifier Philippe.