Lentement, la résignation m’envahissait, morne et glacée. Tous ces liens qui me retenaient captive — pitié, justice, respect de la parole donnée, pudeur d’honnête femme — je les sentais se resserrer, me blesser l’âme ; mais je renonçais à les rompre. Des noms, des choses me traversaient l’esprit. Papa — quelle folie d’avoir songé à troubler sa vieillesse paisible ! Quelle déception cruelle je lui avais préparée — combien j’aurais souffert de son blâme… Thérèse — la farouche petite puritaine, qui se faisait une si haute idée des devoirs de l’épouse — devoirs bien faciles pour elle, hélas ! — qui voyait chaque jour près d’elle l’exemple de son frère abandonné par une femme indigne… Elle ne m’aurait pas pardonné : nulle part je n’aurais retrouvé une amitié semblable, ni ces caresses d’enfants qui m’avaient si souvent consolée… Julie, même, ma vieille Julie — son honnête visage se serait détourné de moi…

Était-ce donc la peur qui me conseillait — la peur basse du scandale, les complications misérables d’un divorce ? Non — en dehors des êtres que j’aimais, l’opinion du monde m’était indifférente, et je connaissais assez bien Philippe pour savoir qu’il ne m’eût jamais gardée malgré moi : à condition d’écraser son cœur, de perdre sa vie, j’étais libre, je tenais son sort dans ma main. Seulement, j’avais vu le mal : j’avais compris qu’il ne fallait pas, que je ne devais pas… Tante Lydie aussi le pensait, — pauvre tante Lydie ! jusqu’à son lit de mort… François, sans doute, s’en souviendrait.

Je relevai la tête — depuis longtemps je ne pleurais plus. Oui, François — j’irais à lui, demain. Je lui devais une réponse : je la lui porterais… C’est lui qui serait malheureux — lui et moi. Une douceur étrange, une sorte de joie amère me pénétra. Souffrir ensemble — nous ne pouvions plus nous permettre que cette façon-là de nous aimer…

XVIII

Quand je me retrouvai dans la rue, le lendemain matin, vers dix heures, il me sembla que des années venaient de passer sur moi. J’allais subir une rude épreuve ; pourtant je ne songeais pas à m’y soustraire. La honte avait pu m’inspirer l’idée d’écrire à Philippe, de fuir sans l’avoir revu — mais je n’étais pas honteuse de ce que je devais dire à François. Je voulais seulement l’aider à comprendre, être près de lui pour lui adoucir un peu l’âpreté du devoir, pour qu’il ne fût pas seul à porter un fardeau trop lourd. Et je m’effrayais de me trouver si faible.

Le temps était merveilleux : cette fin de mars avait la mollesse de l’été avec la fraîcheur du printemps. L’air matinal sentait bon ; derrière les grilles du Luxembourg, tout était gaîté, soleil et gazouillements ; par-dessus le haut mur des Carmes, les arbres montraient leurs bourgeons roux gonflés de sève. Je marchais parmi cette joie sans qu’elle pût me pénétrer. Rue de Chanaleilles, dans le grand jardin, un merle chantait — comme le jour de mes fiançailles avec Philippe… Oui, j’avais suivi ce même trottoir, longé ces mêmes maisons, pour gagner la grande cour, le vieil escalier ; tante Lydie m’attendait avec papa — émue de quel sentiment complexe, je le comprenais maintenant… Aujourd’hui tante Lydie n’était plus là ; ce n’était pas elle — ce n’était pas un fiancé que je venais chercher… Un instant, je fus frappée de ma présence insolite dans ce logis où, désormais, François vivait seul… Mais pouvais-je me laisser arrêter par une pareille misère ?…

« Je voudrais parler à Monsieur François… »

Perrine ne parut ni surprise, ni choquée ; son âme simple de brave fille s’émut seulement de me voir enveloppée de ce crêpe qui symbolisait notre deuil à tous. Elle soupira et, la mine contrite, me conduisit à travers le salon jusqu’à la chambre de tante Lydie.

« Monsieur, dit-elle en ouvrant la porte, c’est madame Philippe. »

Elle m’appelait souvent ainsi, dans son langage de vieille servante familière. Cette fois, ce nom me parut sortir de la bouche même du destin. C’était bien « madame Philippe », en effet, qui entrait — et personne d’autre.