Comment résister à cette explosion de ferveur naïve ? Après tout, moi aussi, j’avais aimé ces mélodies, devenues banales par leur grâce même. Philippe « retardait » seulement de quelques années. D’ailleurs il y avait dans ses moindres paroles une simplicité, une sincérité absolue qui lui donnaient beaucoup de charme. Et puis — pourquoi ne pas l’avouer ? — j’étais flattée d’une telle admiration. Un peu hésitante, je consultai Mme Chardin du regard.

« Continuons, » dit-elle d’un ton résigné.

Et je continuai. Le recueil entier y passa : Medjé, la Chanson du Printemps, l’Envoi de fleurs — tout un flot d’harmonie éperdue que Philippe recevait cette fois en pleine figure car il était venu s’asseoir en face de moi. Je gardais les yeux rivés sur ma musique, gênée par son regard candide et ravi — émue peut-être par l’hommage inattendu de cet enthousiasme juvénile qui ne s’adressait plus seulement à Gounod…

Dix heures sonnaient, et je chantais encore, quand papa entra dans le salon de notre amie. Il venait me prendre, comme toujours, en sortant de son Dîner Breton et, au premier abord, il parut surpris de trouver là un jeune homme inconnu ; mais Mme Chardin, avec son tact ordinaire, eut vite fait de lui expliquer, sans en avoir l’air, que la présence de son neveu était toute fortuite.

« Ce grand garçon est venu me demander à dîner, au moment où je le croyais à l’autre bout de la France… N’est-ce pas, Philippe ? »

Elle semblait fatiguée, un peu nerveuse et, contre son habitude, n’insista pas pour nous retenir après qu’on eut pris le thé.

« Je crains que cette séance de musique n’ait été trop longue pour vous, lui dis-je en l’embrassant. Si vous voulez vous reposer demain, nous n’irons pas au Louvre… Et même, mardi, nous pourrions manquer la Sorbonne…

— Manquer la Sorbonne ! A quoi pensez-vous, petite paresseuse !… »

Nous étions dans l’antichambre, et Philippe Noizelles enfilait son pardessus — une belle pelisse doublée de fourrure qui lui donnait l’aspect d’un jeune boyard très blond.

« Vous suivez des cours à la Sorbonne, Mademoiselle ? »