Il demandait cela au hasard — pour le plaisir de parler sans doute. Et moi, machinalement aussi, je lui dis le nom du professeur, tandis que nous prenions congé de Mme Chardin.

« A bientôt, ma tante ; je pars demain pour Lille, mais je n’y resterai qu’un jour ou deux… »

Sur le seuil de la porte cochère, discrètement, il nous salua, papa et moi, et s’éloigna dans la nuit d’hiver, d’un pas ferme et leste.

« Un solide gaillard ! » fit papa, non sans une secrète admiration d’homme maigre. Puis, après un moment de réflexion : « D’où diable sort-il, ce neveu-là ? »

Je me mis à rire.

« Mais, du pays des neveux, je pense… Oh ! il est bien gentil, je t’assure ; seulement, c’est dommage qu’il n’aime pas assez la peinture, et qu’il aime trop la musique de Gounod… »

Et soudain, je me sentis rougir, effleurée d’un remords : en songeant au bon regard confiant qui, tout à l’heure, se fixait sur moi, je venais de comprendre que, peut-être, l’ombre d’une moquerie, de ma part, était déjà une sorte de trahison.

IV

Le mardi suivant, quand j’arrivai rue Barbet-de-Jouy, je trouvai Mme Chardin toute prête à sortir, coiffée d’une de ces capotes en dentelle noire, mi-chapeau, mi-fanchon, qui semblaient faites pour elle seule et qui encadraient si bien la soie pâle de ses cheveux. Elle tenait à la main une lettre, nouvellement reçue sans doute, car malgré sa réserve ordinaire, elle prit à peine le temps de me dire bonjour et s’écria, en levant vers moi un visage radieux :

« Enfin ! Écoutez ce que m’écrit mon fils, le 5 janvier : « Sauf empêchement, j’espère pouvoir quitter Angkor dans trois semaines et m’embarquer au commencement de février… » Le commencement de février… nous y sommes ! En ce cas, il arriverait ici vers le 15 mars…