— Seulement ? comme c’est long ! » fis-je sans penser à mal. Je songeais simplement à la durée du voyage. Mme Chardin me regarda un moment, avec un drôle de petit sourire, puis mettant la précieuse lettre dans sa poche :
« Partons pour la Sorbonne, dit-elle gaîment ; je relirai la prose de mon fils en cachette, avant qu’on éteigne le gaz et qu’on commence les projections… »
Mais nous avions dû nous mettre en retard, car nous trouvâmes le professeur en chaire et la salle déjà plongée dans l’obscurité. Au lieu de descendre jusqu’à ma place habituelle, là où quelques lampes, posées sur une table, permettaient aux élèves de prendre des notes, je me glissai sans bruit entre les gradins supérieurs, après avoir tant bien que mal installé Mme Chardin. Trébuchant et tâtonnant, je cherchais à me caser moi-même, quand il me sembla voir une des ombres que je frôlais se lever, me saluer d’un geste timide, puis disparaître et s’aplatir contre le mur le plus proche, laissant disponible un coin de banc très dur sur lequel je m’assis prestement, non sans surprise : dans cette silhouette polie, un peu massive, j’avais cru reconnaître Philippe Noizelles.
On a beau être la moins extravagante des jeunes filles, à dix-huit ans il est permis d’avoir de l’imagination. La mienne se mit à trotter, au grand dommage de mes facultés esthétiques. Ni la voix exquise du professeur, ni l’intérêt du sujet — Botticelli et les quattrocentistes italiens — ni la vue des projections, un peu confuses peut-être — c’était à cette époque un procédé tout nouveau et encore dans l’enfance — mais nombreuses et variées, ni rien enfin de ce qui me captivait d’habitude ne parvenait cette fois à fixer mon attention. « Qu’est-ce que ce jeune homme peut bien venir faire ici ? je le croyais à Lille… Tiens ! le Printemps qui apparaît la tête en bas !… C’est vrai qu’il habite Paris ordinairement, mais il ne doit pas beaucoup fréquenter la Sorbonne… Ah ! c’est trop fort ! On parle d’une Vierge à la grenade, et c’est un renard de Pisanello qui est au tableau. Après tout, peut-être que je me suis trompée, et que ce n’est pas lui… Comme elle est jolie, cette Vénus debout sur sa coquille !… Si, ce doit être lui : j’ai reconnu sa barbe… » Pour la première fois, le cours me parut long ; je m’apercevais que j’étais très mal assise, et à deux reprises je bâillai discrètement. Enfin la lumière reparut, et soudain, saisie d’une étrange appréhension, au lieu de regarder à gauche pour dissiper mes doutes, je bondis — autant qu’on peut bondir entre deux rangs de vieilles dames et des gradins de bois — vers la droite et vers Mme Chardin que j’apercevais de loin, un peu en détresse parmi les remous de la sortie.
Nous venions d’atteindre les premières marches de l’escalier, et nous commencions à descendre, quand, derrière nous, j’entendis quelques « hum ! hum ! » discrets, suivis de ces paroles prononcées d’une voix persuasive :
« Tu devrais accepter mon bras, ma tante : je t’assure que ce serait beaucoup plus commode… »
Comme tout cela me paraît loin — loin et proche ! La vieille cour universitaire — pas celle d’aujourd’hui, celle d’autrefois, toute noire et revêche — dorée par un froid soleil de février, sous le ciel d’un bleu aigre ; les bons yeux gris qui me regardaient si gentiment, si tendrement déjà, avec une nuance d’humilité, le visage mécontent de Mme Chardin tourné vers son neveu — et moi-même, coiffée d’un de ces hideux chapeaux tromblons, affublée d’une de ces grotesques tournures à la mode de 1886 — jolie, sans doute, malgré tout, mais surprise et un peu troublée…
La même scène se renouvela souvent : au Louvre, où le professeur nous avait envoyées étudier les primitifs italiens ; au Trocadéro, où j’étais allée, sous la conduite de ma vieille amie, dessiner quelques moulages ; au Salon des Pastellistes, à l’Exposition des œuvres de Manet — partout, en un mot, nous étions sûres de voir surgir Philippe, à moins qu’il ne fût là d’avance, campé devant un tableau qu’il ne regardait pas et l’œil rivé sur la porte d’entrée. Par quelles ruses de sauvage le cher garçon parvenait-il ainsi à découvrir nos traces ? Certes, ce n’était pas sa tante qui lui donnait rendez-vous. En vain Philippe essayait de l’attendrir par ses attitudes recueillies, en vain il mettait une application touchante à étudier la Vierge de Cimabue — « un peu raide », avouait-il — ou à envisager sans frémir les plus effarantes esquisses de Manet — Mme Chardin n’était pas dupe de ces engouements subits : à chaque rencontre, je voyais son front se rembrunir et ses yeux devenir plus noirs. Quant à moi…
Quant à moi, je ne pouvais plus me dissimuler la cause des incartades de Philippe et, si peu coquette que je fusse, j’acceptais sans trop d’étonnement les hommages de mon timide admirateur. Jamais nos modernes ingénues ne pourraient s’imaginer à quel point j’étais naïve. Élevée comme une petite sauvage, aussi isolée du monde en plein Paris qu’une nonne au fond d’un couvent de province — voilà qu’à peine sortie de ma vie d’enfant, d’écolière ignorante, je rencontrais l’amour tel qu’il apparaît dans les romans anglais. Ainsi Dickens et Rhoda Broughton possédaient le secret de la vie ? A vrai dire, j’en avais parfois douté, mais maintenant il fallait bien le croire. Une seule entrevue, quelques paroles échangées, un peu de musique — et tout de suite la grande passion. Pendant tout un mois, je nageai en plein conte bleu, sans trop savoir moi-même ce que je pensais, mais heureuse de me savoir aimée. Pas une fois l’idée ne m’effleura que Philippe, selon toute apparence, était riche, et que ma dot se réduisait à zéro. Deux seuls nuages obscurcissaient mon ciel : le mécontentement visible de Mme Chardin et l’ignorance totale de mon pauvre papa. Retenue par une sorte de pudeur plus forte que ma franchise habituelle, je n’osais pas lui raconter mes « aventures » ; mais je me souviens qu’un soir, bourrelée de remords en songeant à l’abîme de dissimulation où je me sentais enfoncer, je me mis à pleurer toute seule dans mon lit. Ah ! oui, j’étais déplorablement « XIXe siècle » — et je ne le regrette pas.
Subitement, le 1er mars, les choses prirent une face nouvelle. L’Exposition des Aquarellistes ouvrait ce jour-là et j’avais passé ma matinée à essayer de ressusciter, par d’innocents artifices, mon chapeau d’hiver à l’agonie. J’en fus pour mes frais : Philippe ne parut pas. Le surlendemain, au Musée du Luxembourg où nous visitions quelques acquisitions récentes, je le cherchai des yeux sans plus de succès. Sans doute sa tante lui avait fait comprendre qu’il la mettait dans un cruel embarras. Mais alors il allait sûrement se décider à parler. J’attendis d’abord avec confiance. Mme Chardin semblait tranquillisée, satisfaite, et ne songeait qu’à m’initier à l’art d’Extrême-Orient, dont elle m’avait jusqu’alors peu parlé. Nous feuilletions des albums, nous pénétrions dans des collections particulières : je ne voyais plus que Bouddhas, Sivas et fleurs de lotus. Entre temps je me sentais épiée — discrètement, affectueusement, mais enfin épiée — et je veillais à ce que rien ne vînt trahir le sentiment de déception que commençaient à me causer le silence prolongé, la disparition totale de Philippe. Était-il possible que mon gentil roman finît ainsi dès les premières pages ? Un incident fortuit vint me donner la clef de l’énigme — du moins je le crus.