Papa, retenu à la maison par un gros rhume — il se méfiait des rhumes depuis sa bronchite de l’année précédente — m’avait priée un matin d’aller demander à Mme Chardin quelques Revues des Deux-Mondes. En montant l’escalier, je rencontrai Perrine qui revenait du marché et qui m’introduisit sans penser à mal. Dès l’antichambre, un bruit de voix me frappa ; une canne et un pardessus pendaient au porte-manteau : Mme Chardin n’était pas seule. Et comme j’hésitais à entrer, je l’entendis qui disait :
« Mais non, ce n’est pas sérieux… Tu es trop jeune… il faut attendre encore… Vous êtes deux enfants… »
Sans écouter davantage je frappai assez fort et presque en même temps j’ouvris la porte du salon. Philippe était là, debout devant sa tante qui rougit très fort à ma vue. Lui était devenu pâle et tournait vers moi des yeux suppliants. Je balbutiai : « Oh ! pardon… Papa m’a envoyée… c’est pour les revues que vous lui aviez promises… » Mme Chardin ne perdait jamais la tête. Elle se leva, m’emmena dans sa chambre, m’ouvrit la bibliothèque en riant de mes excuses et de ma confusion… Cinq minutes après, je me retrouvais sur le trottoir de la rue Barbet-de-Jouy avec quatre brochures saumon sous le bras, cajolée, embrassée — mais bel et bien mise à la porte. Malgré tout je me sentais heureuse. J’avais entrevu Philippe, je savais qu’il pensait toujours à moi. Pauvre garçon, comme il m’avait regardée ! A cette idée mon cœur s’emplit d’une sorte de pitié tendre — une envie de rire et de pleurer tout à la fois. Sans doute c’était cela l’amour. Je songeai : « Que dire à papa ?… Rien encore… Mme Chardin ne peut plus guère tarder à parler… Elle nous trouve trop jeunes. C’est le dernier argument des parents : après ils cèdent toujours… » Derrière un mur doré par la lumière du matin, sur un arbre que je ne voyais pas, dans l’air encore aigrelet où flottait un peu de printemps, un merle siffla gaîment. Évidemment il se moquait de moi et de mon assurance enfantine. Pourtant les événements devaient me donner raison.
La semaine suivante, Mme Chardin, au lieu de la dépêche d’arrivée qu’elle attendait, reçut de son fils, devant moi, une lettre qui parut la bouleverser. Il s’était bien embarqué en février, mais il s’arrêtait à Java, où les Hollandais faisaient des fouilles merveilleuses, et son retour se trouvait retardé de trois mois. « Trois mois !… » répétait Mme Chardin, sans essayer de cacher son immense désappointement. A dix reprises, je la vis relire cette malheureuse lettre. Parfois les larmes lui venaient aux yeux et elle haussait les épaules avec une sorte d’irritation passionnée. Son humeur parut s’altérer, traverser une crise mystérieuse. Un soir, Perrine fit irruption, une paire de gants à la main, dans la salle à manger où nous achevions un repas mélancolique.
« Madame, c’est encore à M. Philippe ! Il les a oubliés ce matin, et il n’a pas repris son parapluie qu’il avait laissé hier… »
Il venait donc tous les jours !… Je regardai Mme Chardin : elle semblait excédée, infiniment triste et lasse. Avec la mine d’une coupable, elle murmura quelques mots vagues et renvoya du geste Perrine déconfite. Que signifiaient cette mauvaise volonté, cette répugnance évidente ? Pourquoi nous faire porter, à Philippe et à moi, la peine de son chagrin maternel ? Toute la soirée je boudai, révoltée à mon tour et presque muette ; ma vieille amie se plongeait dans une rêverie soucieuse. Elle me laissa partir le cœur gros, sans un mot d’encouragement… Et voilà que le lendemain matin, on apportait à Papa un mot d’elle, écrit évidemment au saut du lit : « Cher Monsieur, pourrais-je vous prier de venir me voir dimanche, à dix heures et demie, pour un entretien sérieux ? Je m’excuse de ne pas monter moi-même chez vous, mais je crains un peu vos étages.
« Si Geneviève veut venir vous rejoindre vers midi, j’espère que nous aurons le plaisir de déjeuner ensemble. »
Papa sembla surpris d’abord, puis après une seconde de réflexion : « Elle veut sans doute me consulter pour cette inscription de rente au Grand-Livre dont elle me parlait l’autre jour », dit-il tranquillement. Mais moi j’avais compris…
De nouveau ma vie m’apparaît dans le recul du passé… Le dimanche matin, onze heures. Papa est parti sans défiance ; je me coiffe devant ma glace, la fenêtre ouverte, car mes seuls voisins sont les moineaux qui jacassent éperdument et mon ami le merle qui chante à plein gosier. Le soleil inonde ma chambre et je brosse des rayons d’or dans mes cheveux, tout en me regardant comme si je me voyais pour la première fois. Ainsi c’est moi — c’est cette petite personne-là qu’on demande en mariage ?… Il me semble que je rêve, tandis que je rassemble machinalement les mèches blondes qui fuient entre mes doigts et retombent en masses lourdes jusqu’à ma taille…
Une heure. J’ai trouvé papa très ému, très surpris — très heureux ; Mme Chardin sérieuse et triste — pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? — mais calme. Elle m’a mis les deux mains sur les épaules et a plongé ses yeux au fond des miens : « Philippe est le meilleur garçon de la terre : je crois qu’il vous rendra heureuse. Et vous, ma chérie, êtes-vous sûre, bien sûre de l’aimer ? » On dirait qu’elle veut en douter. Le « oui » s’étrangle dans ma gorge, mais mon regard a dû répondre pour moi. Comment ne l’aimerais-je pas ? Il m’aime, et je ne connais que lui ?…