Et maintenant il est là — mon fiancé est là. Non, pas encore mon fiancé : il a demandé à me parler seul à seule. « Après, vous déciderez… ». Nous sommes assis l’un en face de l’autre dans le salon d’où papa et Mme Chardin se sont éclipsés discrètement. Je n’ose pas le regarder ; j’entends à peine ses premiers mots : « Avant tout, il faut que je vous dise… J’ai peur de ne pas être digne de vous… » Mes yeux se lèvent effarés ; quelle confession terrible va-t-il me faire ? La vue de ce bon visage tendre et timide me rassure ; un peu d’assurance me revient, à mesure qu’il se trouble davantage. « La première fois que je vous ai vue, ici… vous vous rappelez peut-être que je revenais de Nice ?… Eh bien, je n’y étais pas parti… seul… » Cette fois j’ai compris, et je rougis, je rougis, un peu choquée, à demi surprise, et touchée de l’angoisse que reflète le regard gris posé sur le mien. « J’avais des amis, des fous… J’ai voulu faire comme eux… par gloriole, pour me prouver que j’étais un homme… Et puis, là-bas, je me suis vite aperçu qu’on se moquait de moi… je suis parti furieux, vexé, mais si vous saviez… si vous saviez comme j’avais peu de chagrin !… Et tout de suite, je vous ai vue… Maintenant, cela me paraît si loin, si bête, cette… mauvaise chose… maintenant que je sais ce que c’est que… » Il voudrait dire : « que d’aimer » ; mais sa voix tremble et se brise. « Pourrez-vous me pardonner, dites ?… C’est ma seule folie… et je ne vous connaissais pas !… » Comme il est bon ! Comme il est honnête ! Comme il a l’air malheureux ! Un grand élan m’entraîne vers lui — un élan de cette pitié tendre que j’éprouve toujours à sa vue. De jalousie, je ne sens pas l’ombre, rien que le désir de le rassurer, de le consoler. Et sans répondre, je lui souris, je lui tends la main, qu’il prend comme un fou, en pleurant presque de joie…
V
Si j’écrivais un roman, je mettrais peut-être ici : « Deuxième partie »… Et j’aurais tort. La vie ne se divise pas ainsi en morceaux bien nets assemblés bout à bout : c’est une trame bizarre, tissée par une main fantaisiste qui s’amuse à enchevêtrer les fils sans qu’on puisse voir où l’un finit, où l’autre commence. Parfois cependant un nœud se forme, laissant après lui une trace longtemps visible — secousse violente et imprévue, crise d’âme qui ébranle l’être moral et le change de fond en comble. Mon mariage ne fut pas une de ces crises ; pendant bien des jours encore je devais rester celle que papa appelait « sa petite fille », celle que Julie annonçait pompeusement : « Mademoiselle Geneviève et son mari »… Sans doute j’étais trop jeune pour devenir autre chose qu’une femme-enfant, et Philippe, presque enfant lui-même, ne pouvait guère m’apprendre à vivre, aveuglé qu’il était par une admiration, une tendresse naïves.
Nos premières semaines de tête à tête eurent pour cadre Florence, Fiesole — toute la douceur d’un mois de mai toscan, toute la splendeur d’un art encore à peine deviné. J’en fus comme éblouie. Du Palais Pitti au Musée des Offices, du Bargello à Sainte-Marie Nouvelle, Philippe me suivait, docile et bon, heureux de me voir heureuse et toujours — oh ! toujours de mon avis.
« J’aime mieux le David de Verrocchio que celui de Donatello : et toi ?
— Moi aussi…
— Ces petits anges de Fra Angelico, est-ce que tu ne les trouves pas délicieux ?
— Adorables, ma chérie… »
Je ne me lassais pas de le prendre à témoin, sans jamais recueillir autre chose qu’un écho de mes propres enthousiasmes. Un matin, après une longue station au Palais Riccardi, l’écho me répondit d’une voix bizarre et je fus effarée de voir Philippe tout pâle, les yeux rouges, la bouche contractée…
« Qu’est-ce que tu as ?… Es-tu malade ?… »