Il secoua la tête et voulut rire ; mais il ne put que bâiller — bâiller sans contrainte, cette fois, de tout son cœur et de toutes ses dents blanches. Alors un remords me saisit :

« Tu as faim !… Quelle heure est-il donc ? Une heure moins cinq ! C’est inouï… Pourquoi ne disais-tu rien ?

— Oh ! fit-il, avec son bon sourire d’adoration, j’y ai bien pensé, depuis midi un quart… Mais tu t’amusais tant !… »

Le même soir, nous avions pour voisin de table d’hôte un ingénieur milanais — un petit homme maigre et noir comme une taupe, avec des moustaches de chat et des yeux d’écureuil. Philippe eut vite fait de reconnaître en lui un confrère, et la conversation, banale d’abord, prit bientôt un tour technique tout à fait spécial. L’Italien, gentil, mais bavard et un peu crampon, nous avait suivis après le dîner jusque dans le salon. Silencieuse, absorbée en apparence dans la contemplation d’un Magazine vieux de trois ans, je guettais du coin de l’œil mon Philippe, et j’observais son geste animé, son regard brillant — plus rien de l’expression tendre et résignée que je lui voyais si souvent au cours de nos promenades artistiques. Vers dix heures, son interlocuteur prit enfin congé, et il revint s’asseoir près de moi, encore tout plein de son sujet.

« C’est un garçon très intelligent, figure-toi… Voilà dix-huit mois qu’il dirige ici une fabrique de taffetas, tu sais, cette petite soie fine qu’on appelle du florence… Il m’a donné des détails très curieux sur les machines… Et je lui parlais de nos filatures du Nord… »

Mes yeux s’ouvraient tout grands, un peu papillotants, sans doute ; j’étouffai un bâillement derrière ma main. A cette vue, Philippe s’arrêta court.

« Oh ! tu as sommeil, ma pauvre chérie… Et moi qui suis là, à te raser…

— Bah ! lui dis-je, nous sommes quittes… Rappelle-toi, ce matin, devant les fresques de Benozzo… »

Je riais, mais un peu de tristesse me venait à nous sentir si différents l’un de l’autre…

La veille de notre départ, je voulus monter au Belvédère du Jardin Boboli, pour dire adieu à Florence. Il faisait encore grand jour, mais le soleil baissait sur l’horizon : devant nous, les hauteurs de Fiesole et de Vallombrosa s’empourpraient de teintes roses et violettes ; à nos pieds, l’Arno déroulait ses eaux boueuses moirées d’or et plus loin le Dôme, aux murs blancs et noirs, semblait un gigantesque joujou en dominos à demi écrasé par l’énorme coupole, à demi caché par l’ombre svelte du Campanile. Une cloche sonna, puis une autre, puis une troisième — et soudain de toute la ville s’éleva la voix des carillons, les uns lourds et graves, aux vibrations lentes, les autres argentins, pressés, joyeux, se répondant, se mêlant, s’entre-croisant en accords exquis, en dissonances plus exquises encore, qui montaient jusqu’à nous par bouffées, avec l’odeur des orangers et la saveur du vent venu des montagnes. Presque émue, l’âme pleine de choses confuses et tendres, je me tournai vers Philippe.