« Oh ! pardon, c’est une mauvaise habitude ; mais je vous promets que je ne le ferai plus, madame… ma cousine… Geneviève, n’est-ce pas ? Appelez-moi François aussi, voulez-vous ? Autant commencer tout de suite, puisqu’il faudra bien finir par là… »
Sa voix était agréable. Il me parut maigre et long, dominant Philippe d’une demi-tête, avec un regard brun de myope, un lorgnon, une bouche large aux belles dents, le nez assez court, la barbe grêle — laid en somme, et très différent de sa mère. Pourtant il me plut, et je me sentis soulagée d’un grand poids. J’avais toujours vaguement redouté ce cousin phénomène que je me figurais très savant, très supérieur, un peu dédaigneux, peut-être. Et voilà qu’il me semblait l’avoir toujours connu. Il nous complimenta gentiment, sans témoigner un étonnement de mauvais goût : après tout, j’avais dix-neuf ans, mon mari en avait vingt-trois, et six semaines de vie commune nous donnaient l’illusion de passer pour un vieux ménage. François le comprit sans doute et sembla nous prendre extraordinairement au sérieux, ce qui augmenta le ravissement de Philippe.
Plus d’une fois, pendant le dîner, il m’arriva d’appeler mon nouveau cousin « monsieur ». Quant à « tante Lydie », cela venait tout seul. Mme Chardin semblait avoir repris tout son entrain, elle n’avait d’yeux et d’oreilles que pour son fils qui, lui, bavardait de tout son cœur, sans contrainte et sans art, non pas comme un « brillant causeur » tout bourré d’anecdotes et de récits de voyage, mais comme un brave garçon, heureux de se retrouver à la table de famille. Il avait avec Philippe des façons de grand frère taquin à travers lesquelles on sentait percer une réelle tendresse.
« Eh bien, mon vieux, je te retrouve ingénieur, marié, chef d’usine, un vrai patriarche ! Les affaires vont bien, à Lille ? »
On parla quelque temps de la filature, notre filature : combien cela me semblait étrange ! François insistait sur les questions d’ordre général, le taux des salaires, le nombre et l’état d’esprit des ouvriers : pour la première fois, en l’écoutant, j’avais l’impression que toutes ces choses pouvaient se discuter en termes clairs, accessibles aux simples mortels.
« Oh ! mais, dit tout à coup Philippe, nous allons ennuyer Geneviève, si nous continuons à parler machines… »
Je protestai vivement.
« D’abord vous ne parlez pas machines… Et puis vous n’êtes pas ennuyeux du tout… Quand je me rappelle ton ingénieur de Florence, avec tous ses mots techniques !… »
Le nom de Florence, d’ailleurs, avait suffi pour faire dévier la conversation. François se mit à évoquer son premier voyage en Italie.
« J’avais quinze ans… Tu te souviens, maman ?… Le belvédère du Jardin Boboli, la ville en bas, le soleil couchant derrière Fiesole… et les cloches, surtout !… Il me semble que je n’en ai plus jamais ni nulle part entendu de pareilles… »