Mes cloches de Florence ! J’allais crier : « Moi aussi, je les connais ; moi aussi je les aime… » Un sentiment inconnu, — une sorte de pudeur subite — m’arrêta dans mon élan. Pourquoi ? Je n’aurais pas pu le dire.

Philippe, cependant, friand d’émotions exotiques, essayait d’arracher à son cousin quelque histoire de pirates, quelque savoureux récit de chasse. Peine perdue : François n’avait pas le moindre trait d’héroïsme à son actif.

« Mais les tigres ? insista Philippe ; tu as pourtant dû voir des tigres, là-bas, dans la brousse… »

François sourit drôlement.

« Des tigres ? Je n’en ai connu qu’un… très intimement, par exemple… Je l’ai même nourri de mon lait, ou tout au moins de lait de chèvre, pendant près de six semaines… Il avait deux mois ; mon boy l’avait ramassé, à moitié mort, après une battue des indigènes. Un amour de bête !… Malheureusement, j’ai dû le renvoyer très vite à sa jungle natale : il me dévorait toutes mes pantoufles, sans trop s’inquiéter si mes pieds étaient dedans… Tu vois que j’ai couru des dangers terribles.

— Oh ! dit Philippe, déçu, tu n’es pas sérieux !

— Mais si, je t’assure… Tu ne me trouveras que trop sérieux, tout à l’heure, quand je vous montrerai mes photographies… Si tu crois que tu vas échapper à la petite conférence ! »

Et comme nous sortions de table, il courut chercher ses précieuses planches. C’étaient les soubassements d’un grand temple de Java, le Bôrô-Boudour, déblayés l’année précédente par un ingénieur hollandais, et qu’il fallait enfouir de nouveau, sous peine de compromettre la solidité de l’édifice.

« Une occasion unique, expliqua François, j’avais juste le temps d’aller les voir avant l’enterrement définitif. C’est la cause de mon retard — ce retard qui t’a tant navrée, ma pauvre maman ! Viens les regarder tout de même, ces vilains bonshommes, pour me prouver que tu ne leur en veux pas… »

Il avait installé son carton sur une petite banquette, et entraînait, d’un geste câlin, tante Lydie qui résistait un peu, comme si vraiment elle eût gardé rancune aux innocentes figures de pierre. Elle finit pourtant par s’asseoir et par se pencher, à demi curieuse, à demi hostile, sur les photographies que François, accroupi par terre à la turque et ses longues jambes repliées sous lui, nous tendait l’une après l’autre.