« C’est l’histoire du Bouddha Çakya-Sinha… Ne faites pas attention à ces noms sauvages, ma cousine, regardez seulement ces sculptures qui datent du VIIIe au Xe siècle… à peu près l’époque de Charlemagne. Vous voyez que les Hindous de Java ne travaillaient pas mal, dans ces temps reculés… »

Philippe restait debout derrière nous et ne disait plus grand’chose.

« Pauvre ami, pensai-je ; voilà les exhibitions artistiques qui recommencent… il va bien s’ennuyer… »

Tout doucement, en cachette, je glissai ma main dans la sienne, pour lui adoucir les amertumes de la mythologie bouddhique, et je sentis qu’il la pressait avec reconnaissance. Nous faisions cercle autour de la cheminée où brûlait un joli petit feu de bois — le thermomètre fantasque ayant choisi cette première semaine de juin pour descendre subitement de dix degrés. N’était-ce pas devant un feu semblable que je me chauffais, l’hiver précédent, quand le coup de sonnette de Philippe était venu changer toute mon existence ?…

Soudain, comme un écho à mes souvenirs, le timbre fêlé de l’antichambre résonna. Je tressaillis : cette fois ce n’était pas Philippe ; je le tenais là, près de moi, sa bonne main confiante posée sur la mienne… Perrine entra, apportant le journal et une lettre pour François que celui-ci prit machinalement. Mais dès qu’il y eut jeté les yeux :

« Oh ! s’écria-t-il, c’est trop fort ! Regarde cette lettre-là, maman : c’est celle que tu m’as écrite à la fin de janvier, la dernière, quand tu me croyais toujours à Angkor… Elle a couru après moi, à Saïgon, à Java… Et je crois bien qu’elle a dû faire le tour du monde — en me tournant le dos… Oui… voilà un timbre de Sydney… Moi je suis revenu par Malacca et Ceylan… »

Il s’était levé et s’approchait de la lampe pour mieux déchiffrer les grimoires de la poste.

« Plus de quatre mois !… Et la voilà revenue rue Barbet-de-Jouy… Vous permettez ? » fit-il en se tournant vers moi. Il ajouta gaîment : « C’est très pressé… » Mais déjà sa mère l’avait arrêté d’un geste.

« Tu ne vas pas la lire maintenant… c’est stupide… Donne-la-moi… »

Elle semblait agitée, inquiète. François retint le petit carré de papier que les doigts maigres de tante Lydie avaient déjà saisi.