« Pourquoi ?… Laisse-moi au moins la regarder… Tu m’as déjà demandé trois fois depuis mon retour si je l’avais reçue… Elle m’intrigue, cette lettre… D’ailleurs elle est à moi : c’est mon nom qui est sur l’adresse…

— Oui, mais c’est moi qui l’ai écrite… Donne, je te dis… »

Avec un petit rire nerveux, elle tira un peu plus fort, parvint à saisir l’enveloppe, et, prestement, la jeta dans le feu.

« Oh ! ma tante ! » s’écria Philippe. J’étais demeurée stupide. François fit un mouvement instinctif vers la cheminée, puis s’arrêta et regarda sa mère. Dans ses yeux, je vis passer une angoisse subite, la crainte d’une crise imprévue, d’un accès de démence. Mais non. Tante Lydie avait repris sa place et, les pincettes à la main, attisait tranquillement la flamme, tandis que noircis, semés d’étincelles mouvantes, les minces feuillets se tordaient en crépitant et s’envolaient par bribes impalpables…

« Qu’est-ce que tu as fait, maman ? Qu’est-ce que tu me disais dans cette lettre ?… »

La demande était naïve et presque involontaire. Mme Chardin releva la tête.

« Des bêtises, fit-elle, redevenue très calme. Tu peux supposer ce que tu voudras… un crime que j’aurais commis autrefois ; un vieux remords dont j’ai pris mon parti et dont je renonce à te faire part… »

Elle plaisantait. François n’insista pas.

« Revenons au Bôrô-Boudour, dit-il, après un petit silence. Avez-vous remarqué la douceur de ce type hindou ?… Et la finesse de tous ces détails, les serpents, les moutons, les feuilles d’arbres… »

J’admirai le tact avec lequel il dissimulait sa préoccupation évidente. Mais malgré ses efforts, un peu de contrainte pesa sur notre soirée.