Seule, tante Lydie semblait parfaitement à l’aise, comme délivrée d’une obsession ancienne. Ce fut elle qui me proposa de déchiffrer à quatre mains le quintette de César Franck, alors presque inconnu du public. François tournait les pages, et je m’aperçus vite qu’il était bon musicien. Philippe écoutait sans enthousiasme. A onze heures on apporta le thé, suivant les anciens rites — après quoi nous prîmes congé.

« Au revoir, Geneviève », dit mon cousin.

Je lui tendis la main et je répondis bravement : « Au revoir, François… » Puis je me mis à rire : cela me semblait tout drôle.

Dans la rue, Philippe resta un moment sans parler.

« Je n’aurais pas cru, murmura-t-il enfin, que ma tante avait des secrets pour son fils… C’est bizarre, ce qu’elle a fait… Mais tout cela ne nous regarde pas. Comment le trouves-tu, ton nouveau cousin ? Gentil, hein ?… Et savant, et pas poseur… Je suis content qu’il soit revenu ; nous passerons de bonnes soirées, tu verras… Seulement, c’est bien laid, toutes ces photographies… Et puis, cette machine que vous avez jouée, c’est très ennuyeux… Pourquoi n’as-tu pas chanté du Gounod ? »

VI

Que dire de mes premières années de femme ? Elles ne sont que le prolongement de ma vie de jeune fille — d’enfant paisible, contente de peu, jouissant de tout. Dans cette existence calme, presque vide, ouatée par Philippe d’une tendresse plus aveugle que celle de papa, aussi soumise et moins grondeuse que celle de Julie, quelques images très nettes jalonnent le chemin de mes souvenirs…

Un de nos déjeuners en tête à tête, dans notre belle salle à manger de la rue de Médicis. Les meubles neufs — buffet monumental, table carrée, crédence vaguement Henri II — sentent bon l’encaustique et le miel ; la verrerie de fin cristal brille d’un éclat discret, et dans la panse ventrue d’une carafe, je vois se refléter le carré minuscule de la fenêtre ouverte et les arbres du Luxembourg. Philippe boit son café lentement, à petits coups, comme un gros chat blond un peu gourmand ; moi je croque des amandes fraîches, « moins blanches que mes dents », prétend galamment mon mari. Les coques vertes et veloutées s’amassent dans mon assiette ; je les taillade distraitement du bout de mon couteau d’argent, et Philippe me demande à quoi je pense, « d’un air si sérieux ».

« C’est que je ne me rappelle plus… je n’ai pas l’habitude d’aller seule en omnibus, tu sais… Pour la rue de Sèze, c’est bien Panthéon-Courcelles ?… »

Philippe se met à rire.