« Tu veux prendre un omnibus ? Eh bien, et la voiture ? »

La voiture !… J’oublie toujours que nous sommes riches. Quand je me suis mariée, papa venait d’être nommé chef de bureau, aux appointements de huit mille francs : un Pactole ! Jusqu’alors nous avions vécu fort à l’aise avec six mille. Aussi je suis un peu effarée de voir Philippe me remettre, chaque mois, la moitié de ce que je dépensais en un an. Que faire de tous ces beaux billets bleus ? Ils m’intimident presque. Et la femme de chambre, en joli petit tablier brodé, qui s’obstine à vouloir me coiffer et m’habiller ! Et la cuisinière, qui a des moustaches, et qui me propose parfois des plats dont j’ignore même le nom ! Et son mari, le grand Théodore, bête comme une oie, mais si décoratif avec ses favoris de magistrat ou d’amiral ! Je ne me sens pas plus grosse qu’une souris devant eux. D’ailleurs j’ai constaté que, grâce à ce personnel imposant, les billets de cent francs ne duraient pas beaucoup plus longtemps que jadis les pièces de cent sous. Et comme j’ai à cœur de bien gérer nos revenus, j’ai protesté contre l’adjonction d’un cheval et d’un cocher. Nous avons seulement un coupé au mois — coupé dont les coussins moelleux me paraissent, je dois l’avouer, infiniment plus agréables que les noyaux de pêche de Panthéon-Courcelles. On ignorait encore, à cette époque lointaine, les raffinements de l’automobilisme. La voiture ! Où avais-je la tête ? Je me lève de table avec un empressement enfantin.

« C’est vrai, elle doit être ici à une heure. J’ai juste le temps de m’habiller si je veux arriver chez Georges Petit avant la foule… »

Philippe ne dit rien, et plie sa serviette d’un air mélancolique. Un petit remords me prend de l’abandonner si vite. Les jours précédents, nous flânions sur le balcon après le déjeuner : les cigarettes fumées près de moi n’ont pas, paraît-il, le même goût que les autres.

« Pourquoi ne viens-tu pas ? C’est une collection superbe ; il y a des Fragonards exquis…

— Oh ! dit Philippe, si j’y allais, ça ne serait pas pour les Fragonards, ça serait pour être avec toi… Mais tu verras mieux les tableaux sans moi… Et puis, j’ai rendez-vous à deux heures et demie avec ce fabricant de Vimoutiers… »

Il est très occupé, mon bon Philippe. Depuis notre mariage, il prend tout à fait au sérieux son métier de filateur, et le temps n’est plus des longues escapades à Nice !… L’usine lui appartient, mais il en a confié la direction à son associé, un ingénieur de quarante ans, habile et probe, qui conduit à merveille la machinerie et le personnel ; pourtant il va lui-même chaque semaine passer vingt-quatre heures à Lille. A Paris, il a ses bureaux — raison sociale Noizelles et Mauroy — où il reçoit les commandes et traite en personne avec les autres industriels. Je sais combien ses fonctions l’absorbent et surtout — oh ! surtout combien les expositions l’ennuient. Fallait-il qu’il fût amoureux de moi, l’autre hiver, pour se mettre au régime des œuvres d’art à haute dose ! Ce souvenir m’attendrit un moment ; je l’embrasse, et, d’un ton indécis :

« Si tu veux, je resterai un peu… j’ai bien le temps, après tout… »

Ses yeux me sourient avec reconnaissance.

« Mais non ; va, ma chérie, va t’amuser… Et passe donc prendre tante Lydie : je suis sûr qu’elle sera enchantée de t’accompagner… »