Décidément, ma vie n’est pas changée. Philippe a sa filature comme papa avait son ministère. Le fonctionnement de l’usine ne m’intéresse pas beaucoup plus que celui de la Dette Inscrite ; mais je suis forcée de reconnaître que la toile a sur l’administration des Finances des avantages pécuniaires indéniables. Pendant ce temps, je cours les musées et les conférences avec ma vieille amie, devenue la meilleure des tantes — qu’ai-je à demander de plus ? Je ne demande rien, et je me trouve aussi heureuse qu’avant mon mariage…

Chez tante Lydie, un jour d’hiver. Il pleut à torrents ; aucune visite n’est à craindre. Perrine vient d’apporter le thé, accompagné d’un superbe kugelhopf que je lorgne avec complaisance, car j’ai une vraie faim de petite fille.

« Allez avertir monsieur François que le goûter est servi… »

C’est à Perrine que ce discours s’adresse ; mais la vieille bonne, un peu dure d’oreille, est sortie sans rien entendre et Mme Chardin fait mine de se lever. Je la préviens bien vite.

« Ne vous dérangez pas, tante… »

Un coup discret à une porte fermée, une voix d’homme qui me dit : « Entrez… » et me voilà dans le bureau de François. J’aime beaucoup cette petite pièce claire, haute de plafond, ces murs qui disparaissent derrière les livres, cette table dont le désordre esthétique me plaît — involontairement, je songe aux papiers de Philippe, toujours si bien rangés, au superbe et horrible encrier de bronze « Renaissance » que les ouvriers de l’usine lui ont offert à l’occasion de notre mariage et dans lequel il ne trempe sa plume qu’avec respect…

« Le thé vous attend, François… »

A ma voix, il s’est retourné très vite.

« Tiens, dit-il, vous étiez là ? Justement, j’ai quelque chose à vous montrer… Une belle image !… » ajoute-il avec un sourire taquin. Un peu plus, il m’appellerait « gosse », moi aussi. Pourtant j’ai tout près de vingt ans !

L’image, c’est une aquarelle persane du XVIe siècle — une petite princesse aux chairs d’ambre, vêtue d’or et de cobalt, debout dans un jardin de rêve où courent des gazelles. François la caresse du regard : un ami la lui a prêtée pour la comparer à des miniatures hindoues.