« J’aurais dû la rendre hier, mais je pensais bien un peu vous voir aujourd’hui, et je savais qu’elle vous plairait. »
Il parle d’un ton assuré. Et la petite princesse me plaît, en effet. Je m’attarde à la regarder, tandis que François m’en détaille les perfections avec une délicatesse infinie. Soudain, par la porte restée ouverte, tante Lydie apparaît, blanche et menue.
« Eh bien ! et ce thé ?… Vous voulez donc le laisser refroidir ?… »
Elle semble mécontente, un peu fâchée ; parfois, elle a ainsi de ces sautes d’humeur que nous attribuons à sa mauvaise santé. Docilement, nous la suivons dans le salon où les tasses fument, pleines d’un liquide exquis et tellement bouillant que François se brûle la langue à la première gorgée.
« Tu vois que ce n’était pas la peine de tant nous presser, maman, » dit-il en versant dans son thé, pour le rendre buvable, la moitié du pot à crème. Je ris, puis nous nous taisons tous les trois… Le feu pétille et flambe, mêlant une lueur rouge au crépuscule bleuâtre ; dehors, on entend le bruit de la pluie qui frappe violemment les vitres. Il fait bon, j’ai chaud jusqu’à l’âme, et le kugelhopf de Perrine est délicieux…
Un autre souvenir, deux ans plus tard. Philippe est très sociable ; il aime à me voir en robe de velours noir, avec les diamants qu’il m’a donnés, entourée de femmes moins jolies que moi — c’est lui qui le dit. Au cours d’une de ces soirées, j’ai rencontré une ancienne compagne d’études, perdue de vue depuis quelques années. Thérèse Leblanc — alias Mme Debray — a épousé un chimiste, préparateur à la Sorbonne, et possède un petit garçon de dix-huit mois. J’ai promis d’aller la voir, car elle est mon aînée, et au jour dit, je me rends rue des Écoles.
Thérèse habite un petit cinquième clair et gentil, tout pareil à celui où j’ai passé ma jeunesse, sauf qu’on y voit moins d’arbres et que le chant des merles y est remplacé désavantageusement par la corne des tramways. Elle m’accueille un doigt sur la bouche :
« Bébé dort ; vous pouvez venir le regarder… »
Et tout de suite je suis admise à contempler l’ange — un ange de fortes dimensions, joufflu, frisé, rouge comme une pomme, et dont les gros poings fermés gardent dans le sommeil un air batailleur.
« C’est dommage que vous ne voyiez pas ses yeux, chuchote Thérèse ; mais au moins nous pourrons causer tranquillement. Il est quelquefois un peu fatigant… »