Fatigant ! Je le crois sans peine : Thérèse, jeune fille, passait pour maigre ; maintenant elle est réduite à sa plus simple expression — vêtue par surcroît d’une pauvre petite robe de rien du tout. Déjà l’autre soir elle m’avait paru mal habillée ; aujourd’hui, près d’elle, j’ai honte de mes fourrures, et le froufrou de ma jupe doublée de soie me semble presque insolent. Thérèse, heureusement, n’en a cure : elle est toute à la joie de me montrer son appartement, qu’elle trouve le plus beau du monde, son salon, qui sert aussi de bureau, et — merveille des merveilles — le « laboratoire d’Eugène », aménagé à deux pas de la chambre à coucher.

« N’ayez pas peur, dit-elle en souriant, nous n’avons pas d’explosifs : Eugène ne s’occupe que de chimie organique et biologique… »

Eugène, c’est M. Debray. Invisible et présent, il règne comme un dieu dans le cœur, dans la pensée et dans les discours de sa femme. Les syllabes inharmonieuses de son nom prennent un son caressant en passant par cette bouche aux lèvres sérieuses ; les termes de chimie les plus ardus font briller comme des étoiles ces yeux bruns dévorants. Thérèse, d’ailleurs, est dans son élément. A quatorze ans, elle nous émerveillait par ses aptitudes scientifiques et rien dans les travaux de son mari ne lui demeure étranger. C’est elle qui lui sert de préparateur ; elle connaît par leurs noms tous les instruments cornus et biscornus dont il se sert. Sur un coin de table, j’aperçois des feuillets couverts de formules qu’elle a écrites sous sa dictée. J’en demeure ébahie, presque effrayée.

« Vous ne devez pas avoir le temps de penser à autre chose !… »

Elle rit.

« Oh ! mais si… Et bébé ?… Et la maison, qu’il faut bien surveiller ?… Et mon piano ?… Eugène veut que je ne me rouille pas trop ; lui aussi est musicien. Quand il est fatigué d’analyses et de synthèses, il prend son violon et nous jouons une sonate de Beethoven… »

En revenant à pas lents, le long du boulevard Saint-Michel, je me dis que je viens de toucher de la main le bonheur sur terre, le bonheur pur, dégagé de toute idée d’ambition ou de lucre : Thérèse est fière de son mari, mais elle sait qu’il sera toujours pauvre et elle ne rêve pas encore à l’Académie des Sciences. Et lui — je l’ai entrevu l’autre soir : laid, un peu lourd, des yeux d’enfant ou de savant qui s’éclairent joliment en rencontrant ceux de sa femme. Ils vivent l’un pour l’autre, ils pensent l’un avec l’autre ; leurs cerveaux ne font qu’un comme leurs cœurs. Quelles douces soirées ils doivent passer, seuls tous les deux !… Un malaise vague me vient en y songeant. Vais-je regretter de ne pas avoir épousé M. Debray ? Non certes : j’ai toujours détesté la chimie. Thérèse est la femme qu’il fallait à cet homme — la seule entre dix mille. Ils ont eu la chance de se rencontrer. Voilà tout.

Voilà tout… Mon bon Philippe ! Comme il est tendre pour moi ! Comme il s’ingénie à me faire plaisir ! Hier encore il m’a menée aux Français, entendre Hamlet — lui qui ne peut pas souffrir Shakespeare. Avant-hier, nous dînions chez papa — il a joué aux échecs toute la soirée. Dimanche, c’était chez tante Lydie ; nous avons classé des photographies de Java et d’Angkor — il ne devait pas s’amuser beaucoup. Mercredi, François est venu, comme tous les mercredis, et il m’a fait déchiffrer du Wagner jusqu’à minuit — Philippe s’endormait sur son journal… Et ce soir ? Ce soir nous ne sortons pas ; Philippe a des comptes à vérifier et des lettres à écrire. Si je l’aidais ? Si j’essayais, comme Thérèse, de me mêler aux occupations journalières de mon mari ? Cette idée me sourit un instant ; mais je me rappelle vite une ou deux tentatives du même genre dont le seul souvenir suffit à me donner la migraine. Que faire ? J’ai l’esprit trop abstrait, sans doute, et Philippe est concret jusqu’aux moelles. L’autre jour, à table, il devenait presque éloquent en me narrant son dernier voyage à Lille : les affaires marchent bien, l’usine a plus de commandes qu’elle ne peut en fournir, les gros marchands de toiles de Roubaix assiègent nos portes… Tout cela devrait m’intéresser bien plus que les origines de l’art khmer…

Que vient faire ici l’art khmer, et pourquoi le souvenir du ménage Debray s’associe-t-il dans mes rêves à celui de ces têtes colossales, sculptées en plein roc, qui sourient si mystérieusement sur les murs d’Angkor ? François me les a montrées cet été, à l’Exposition, reproduites en béton et en ciment ; il en riait un peu : « C’est bête, disait-il, ce temple de carton, dans un champ de foire… Et pourtant, avec beaucoup d’imagination, vous arriverez peut-être à vous figurer ce qu’est ma vie, là-bas, au milieu de ces choses… » Il voyage toujours, François. L’hiver suivant, il doit aller au Japon : depuis quatre ans que je suis mariée, je ne l’ai jamais vu rester plus de huit ou dix mois de suite à Paris. Sa mère paraît déçue. « Cette maudite thèse, » soupire-t-elle, « quand donc cessera-t-il d’y travailler ! » La thèse passée, ce serait, peut-être, une suppléance au Collège de France… Tante Lydie se cramponne à cet espoir avec ténacité. Elle a vieilli, ces derniers temps, et je la crois malade ; mais elle ne se plaint jamais — surtout quand François est là. Pendant les absences de son fils elle devient casanière, presque sauvage ; les musées la fatiguent, les expositions l’effraient. C’est à peine si elle consent, de loin en loin, à venir dîner chez nous, seule avec papa, comme autrefois…

Le soir, dans mon salon — un salon « raté », que Philippe a fait meubler à grands frais par des tapissiers en renom. Les ouvriers ont accroché beaucoup de rideaux, cloué beaucoup de tapis, drapé beaucoup de tentures : nous en avons pour notre argent, mais l’ensemble est déplorable, et les quelques jolis bibelots, les deux ou trois meubles anciens que j’ai essayé de brocanter se noient dans un océan de banalité. Papa, toujours le même, maigre et sec, droit comme un jeune homme — il n’a pas soixante ans, d’ailleurs, et grisonne à peine — est attablé à l’échiquier avec son gendre qu’il adore — et qu’il bat à plate couture, ce dont Philippe, en qualité de mathématicien, se montre assez humilié. Assise en face de moi, tante Lydie tend frileusement ses mains à la flamme ; je vois ses yeux creux et cernés, avec une petite bouffissure à peine visible au-dessus de la pommette, j’entends sa respiration légère, un peu courte. Comme elle a changé ! Son regard, où je lisais jadis tant de sympathie tendre, se voile maintenant et s’attriste quand il rencontre le mien. Pourquoi ?… Mon cœur se serre à l’idée de quelque chose d’inconnu, d’impalpable, qui semble se glisser entre nous deux…