« Déchiffrons-nous les Éolides, tante, ou le Chasseur Maudit ?… »

Ni l’un ni l’autre ; elle se sent fatiguée, sans entrain ; moi-même, je n’ai nulle envie de jouer ou de chanter ; mon piano s’assourdit, ma voix se perd et s’étouffe dans toutes ces draperies. Ah ! nos murs de la rue de Chanaleilles, trop nus, peut-être, mais pleins de résonances joyeuses ! Et les boiseries blanches de la rue Barbet-de-Jouy, le plafond très haut vers lequel les sons s’élèvent, parmi les soies semées de fleurettes et les pastels aux tons éteints ! Ce soir, plus que jamais, en voyant ma vieille amie exilée de sa bergère, pelotonnée dans un lourd fauteuil, je comprends que nos vies ont divergé, que, par quelque étrange maléfice, notre nouvelle parenté, au lieu de me rapprocher d’elle, nous a rendues un peu plus étrangères l’une à l’autre. Et j’en souffre, tandis que nous échangeons des propos distraits…

« A la Reine ! » s’écrie Philippe. Papa manœuvre un pion, se frotte les mains, et, triomphalement :

« Échec et mat, mon garçon !… Ah çà ! que diable vous enseignait-on à l’École Centrale ?… »

La partie est finie ; papa s’en va, emmenant Mme Chardin qu’il reconduit en voiture. Maintenant nous sommes seuls, Philippe et moi. Il se plante au milieu du salon, regarde autour de lui d’un air content.

« On est bien, chez soi… N’est-ce pas, ma chérie ? »

Un baiser me dispense de lui répondre… Car justement je songeais avec terreur : « Est-ce que je m’ennuierais chez moi… chez nous ?… »

Hélas ! oui, je m’ennuie… Quelque chose manque à notre vie, et nous le savons bien, quoique nous n’en parlions jamais… Cinq ans de ménage : j’ai vingt-quatre ans ; je ne suis plus « trop jeune pour une maman », comme disait notre vieux docteur au moment de mon mariage. C’est aussi, sans doute, l’avis du destin mystérieux qui préside aux existences humaines : vers la fin de cette cinquième année, un espoir s’éveille en moi, vague d’abord, puis plus précis. Philippe rayonne ; papa s’assombrit : il pense à sa pauvre petite femme et craint le même sort pour moi. Julie sent renaître son âme de vieille nourrice sèche.

« C’est moi qui viendrai le soigner, n’est-ce pas, mademoiselle Geneviève ?… »

Mademoiselle ! Je ris comme une folle à ce lapsus malencontreux. Mais Julie ne s’émeut pas : elle est comme le sage, qui ne s’étonne de rien. Elle m’avoue qu’elle attend un garçon ; moi aussi. Je le vois déjà en culotte, comme mon ami Jacques Debray, le fils de Thérèse ; j’espère qu’il sera très remuant, très beau, très blond, et je me promets tout bas de ne pas en faire un ingénieur…