Philippe baisse la tête et chiffonne entre ses doigts le coin du drap brodé.
« Pas d’ici quelque temps… assez longtemps, même… Dans quatre ans, cinq ans… on ne sait pas… »
Un grand froid me passe sur le cœur.
« Quatre ou cinq ans ?… Oh ! ils ont dit « jamais », n’est-ce pas ? Je suis sûre qu’ils ont dit « jamais… »
Pas de réponse. Je vois Julie hocher la tête. Comme il sait mal mentir, mon mari ! Sans rien dire, il m’attire vers lui, pose ma tête contre son épaule, et sur mes yeux qui se remplissent de larmes, je sens ses lèvres s’appuyer doucement, tendrement.
« Ne te désole pas, ma chérie… Il faut espérer quand même ; les médecins ne sont pas infaillibles… Et puis, enfin, nous pouvons être heureux sans cela… Voilà des années que nous sommes bien heureux… »
Heureux ? Je ne sais plus. Il me semble tout à coup que ma vie est absurde, vaine, sans but, que je n’aime rien ni personne, que ces années, dont le pauvre Philippe parle avec tant de ferveur, ont glissé sur moi sans presque laisser de trace… Cet enfant qui n’est pas venu — qui ne viendra pas — je comprends maintenant que je le désirais avec passion, que lui seul aurait pu combler tout le vide de mon cœur… Et je pleure, sous les baisers de Philippe, comme si quelque chose venait de se briser en moi.
VII
Ma convalescence fut courte et je repris mes forces assez vite. Trois semaines après la visite des médecins, Philippe put m’emmener jusqu’au Bois en voiture — une autre voiture, un autre cheval, un autre cocher dont la consigne était de ne galoper jamais et de trotter le moins possible. Nous suivions au pas le bord du lac encore désert, escortés d’un grand cygne qui nageait de conserve avec nous. Le soleil de mai, jeune et clair, filait à travers la verdure bleuâtre des pins, mettant aux troncs roux de larges taches roses ; une odeur de sève émanait des pousses nouvelles et des marronniers en fleurs. Philippe se pencha vers moi :
« Tu es bien ? Tu n’as pas froid ? »