Le vent s’était levé, chassant devant mes yeux une mèche folle : d’un doigt délicat, il la ramena derrière mon oreille.
« Tes jolis cheveux ! dit-il ; j’espère qu’ils ne vont pas tomber… Si on était obligé de les couper, cela te changerait tant !… »
Il s’agissait bien de mes cheveux ! En réalité, sans que personne pût s’en apercevoir, j’avais prodigieusement changé. Mon âme sommeillait, encore engourdie par le bien-être physique succédant aux heures de souffrance ; mais dès que j’eus repris ma vie normale, je dus m’avouer que je n’étais plus la même.
Ce fut au Luxembourg, où j’avais rencontré Thérèse Debray, que je fis la connaissance d’un autre « moi » jusqu’alors insoupçonné. Nous étions assises au bas de la terrasse de l’est, sur d’inconfortables chaises de paille. Thérèse, noire, fluette et coiffée d’un affreux chapeau, s’apprêtait à céder aux injonctions de sa fille — un second exemplaire de poupon phénomène dont l’appétit de six mois avait des exigences formidables — quand le gros Jacques, qui depuis un moment courait autour de nous en chassant la poussière avec ses pieds « pour faire comme les autruches », buta contre une pierre et s’étala tout de son long. Cris aigus, mains écorchées, genoux en sang — la pauvre autruche éclopée vint se réfugier dans le sein maternel, au grand mécontentement de la petite sœur dont la table était déjà servie et qui se mit à hurler de désespoir. Thérèse ne savait plus auquel entendre.
« Donnez-m’en un, » lui dis-je. J’essayais d’attirer Jacques, mais sa mère m’arrêta.
« Non, il saigne ; il vous tacherait. Gardez bébé un moment, voulez-vous ? Justement elle est toute propre !… Moi je mènerai mon bonhomme jusqu’au bassin et je laverai ses égratignures… »
Et tandis qu’elle courait, traînant après elle son garçon qui boitait et pleurnichait, je restai sur ma chaise, un peu empêtrée, les bras raides, les yeux fixés sur mon nourrisson rouge de fureur. Cette fureur impuissante, tout d’abord, me parut comique. L’enfant gigotait avec rage ; je m’enhardis à la tenir debout, à la faire sauter sur mon genou ; puis, comme elle criait toujours, j’approchai sa joue de la mienne. Tout de suite elle se calma : je sentis une bouche minuscule, chaude et baveuse, se coller à mon oreille et téter — téter éperdument avec des ronrons de joie.
« Pauvre petit chat bête !… » murmurai-je. Au contact de cette chair à la fois tiède et fraîche, de ce corps blotti contre moi, une grande détresse m’avait prise. C’était donc vrai que jamais, jamais… Et soudain monta en moi un sentiment mauvais de révolte, d’envie contre Thérèse. Oui, cette femme maigre, au corsage mal agrafé, qui là-bas, assise en plein soleil sur une margelle de pierre, trempait son mouchoir dans l’eau, je me mis à l’envier furieusement, pour tout ce que la vie lui avait donné de meilleur qu’à moi, — pour son existence laborieuse et utile, pour ses enfants débordants de santé, pour son mari, qu’elle aimait d’un amour si rare et si complet…
« Rendez-la-moi, ma pauvre Geneviève… Tiens, elle ne pleure plus !… Mais elle vous a sucé la joue… Oh ! la petite sale ! »
Avec un rire heureux, Thérèse reprit sa fille qui, comprenant qu’on l’avait dupée, recommençait à crier de plus belle. Jacques, secoué encore de gros sanglots, réclamait piteusement son goûter. Je me levai pour partir.