« Oh ! assez, assez ! Ne me parle plus de cette horreur !… Je la déteste ; elle me fait l’effet d’une fausse note dans notre horizon… Et ton fer, tes rivets… si tu savais comme ça m’est égal !… Tais-toi, je t’en prie, si tu n’as pas autre chose à me dire… »

Philippe se tut, comme je le lui demandais ; il se tut subitement. La nuit était tout à fait venue ; je ne voyais plus que le point rouge du cigare trouant le noir environnant. Un silence délicieux s’étendit sur moi, à peine rompu par le roulement assourdi des voitures et le pied ferré des chevaux claquant sur le pavé de bois. Je songeais à Thérèse, au bébé que j’avais tenu contre moi, au vilain sentiment de jalousie qui m’avait mordue, qui me mordait encore à ce souvenir. « Je deviens méchante… oui, méchante… Philippe ne dit plus rien ; j’ai dû lui faire de la peine… Pauvre garçon… »

Une lumière vive, subite, me fit tressaillir : Théodore, bien stylé comme toujours, venait, à neuf heures juste, de tourner le commutateur électrique — une nouveauté, cet éclairage, tout récemment installé chez nous. Mon salon m’apparut, banal et froid : du même coup, mes velléités de remords s’envolèrent. Philippe rentrait, son cigare éteint à la main. Gentiment, il s’approcha de moi, me baisa au front.

« J’ai peur que ta sortie d’aujourd’hui ne t’ait fatiguée… Le docteur Garnier te trouve nerveuse, anémiée ; il te conseille un changement d’air, pas trop brusque… Fontainebleau est excellent, paraît-il… Voudrais-tu passer l’été aux environs de Fontainebleau ? »

Il était bon — inlassablement ! Comment ne pas s’efforcer de lui faire plaisir ?

« Mais oui, je veux bien… Papa prendra ses vacances avec nous, n’est-ce pas ?

— Bien sûr… Nous pourrions demander aussi tante Lydie ; le voyage de Guéthary est devenu trop fatigant pour elle… Et si François revient au mois d’août, nous tâcherons de le caser… Il faudra louer une grande maison… »

J’avais accepté toutes ses combinaisons, approuvé tous ses projets ; sa bonne figure redevenait souriante et heureuse. Qu’il avait l’âme peu compliquée ! Et combien peu il pensait à lui-même ! Une honte me vint de l’avoir brusqué tout à l’heure. Mais déjà, sans doute, il n’y songeait plus. Comme un enfant, il examina ses lampes électriques, vérifia l’état des fils, éteignit et ralluma à plusieurs reprises. Puis, satisfait de son inspection, il s’installa commodément, son journal à la main, et se plongea dans la seule lecture qui pût le passionner. Je le regardais, un peu alourdi par l’approche de la trentaine — il serait gros à quarante ans — avec ses cheveux blonds toujours drus et frisés, sa barbe dorée, presque trop longue pour mon goût — il en était si fier que je n’avais jamais osé le lui dire — son teint frais et reposé, son joli nez droit… Il baissait la tête en lisant et je ne pouvais voir ses yeux ; mais je le jugeais mieux quand j’échappais à l’influence de son regard tendre, un peu humble, toujours quêtant un sourire que je n’aurais pas pu lui refuser… Tel qu’il se tenait là, tranquille et fort, c’était mon mari, mon excellent mari, qui m’avait prise pauvre pour me faire riche, qui me resterait fidèle jusqu’à la mort, près duquel je vieillirais, seule, sans attendre autre chose de la vie… « Et ce sera ainsi, pensai-je, toujours, toujours ainsi… » Je me revis enfant, jeune fille, assise à notre vieille table, en face de papa — qui, lui aussi, lisait son journal — travaillant à mes devoirs, le cerveau plein d’idées, le cœur plein de rêves… Qu’avais-je donc alors de plus que maintenant ? Et malgré tout, ce fut un regret rapide, poignant — une nostalgie du passé si violente que je faillis pleurer…

Il disait vrai, mon vieux docteur : j’étais en train de me détraquer. Mes nerfs, ébranlés par la secousse physique et morale que je venais de subir, s’en allaient à la débandade comme des fous. J’essayai de fixer mon attention sur l’ouvrage que je tenais à la main — une de ces vagues broderies dont l’inanité apparaît plus clairement à chaque point qu’on y ajoute. Cette pauvre pâture ne suffit pas à mon esprit inquiet. Il fallait m’occuper, pourtant, à tout prix : qu’allais-je devenir si je prenais ainsi l’existence en dégoût ?

« La charité, les enfants des autres, puisque je ne dois pas en avoir à moi ?… J’essayerai… Philippe m’aidera, il est si bon !… Mais je n’ai pas encore envie de les aimer, ces petits que je ne connais pas… La musique… Ah ! par exemple, je ne dois pas compter sur Philippe pour cela… ni pour le choix des lectures… Si François était à Paris, je lui demanderais de m’indiquer des ouvrages d’art anglais sur l’Inde… l’anglais, c’est plus long à lire… ou même des livres hollandais sur Java : avec ce que je sais d’allemand, j’arriverais peut-être à apprendre le hollandais… C’est une idée ; cet été, quand il reviendra, je lui en parlerai… Du hollandais ! Qu’est-ce que Philippe dira ? Il me croira tout à fait folle… »