A demi amusée par cette pensée baroque, je levais la tête, j’ouvrais la bouche, prête à plonger mon mari dans la stupéfaction, quand je le vis plier rapidement son journal, la mine affairée.
« Il faut profiter des derniers cours : les cotons sont mous, les chanvres ont baissé de neuf centimes… Je vais télégraphier à Lille pour les achats de matières premières… »
Quand les cotons mollissaient — je le savais par expérience — rien n’existait plus pour Philippe. A quoi bon lui parler d’autre chose ? J’enfilai mon aiguille et, sans mot dire, je me remis à mon plumetis…
Le mois de juin fut employé à chercher la maison rêvée. Philippe possédait aux environs de Lille une grande propriété de famille, dans un pays affreux, que nous n’aimions ni l’un ni l’autre et dont le climat, d’ailleurs, était assez malsain. Habituellement, nous nous installions tout l’été à Bellevue ; mon ingénieur s’accordait seulement un mois de vacances que nous passions à voyager, soit en Suisse, soit sur la côte basque où nous visitions tante Lydie dans son Ermitage de Guéthary. Quant à l’Italie, notre voyage de noces avait suffi à me prouver que nous n’y goûterions jamais ensemble les mêmes jouissances, et, le cœur gros, je l’avais rayée de nos itinéraires. Cette année, moins que jamais, je ne devais songer à me fatiguer ; mais si Florence était le Paradis perdu, si les Pyrénées étaient trop loin, Bellevue était vraiment un peu trop près, et puisque la Faculté ordonnait les environs de Fontainebleau, nous obéirions à la Faculté.
Ce fut à Marlotte, sur la lisière de la forêt, dans une petite rue tortueuse et charmante, que nous trouvâmes le cottage idéal, envahi par le lierre de la base au faite, assez vaste pour loger une famille de dix personnes, et dont le jardin — un vrai parc — commençait devant un champ de blé pour s’enfoncer dans l’épaisseur des bois. Nous avions la plaine, nous avions les arbres, nous avions les fleurs — des bégonias aux pétales charnus, de beaux glaïeuls pourpres en plates-bandes, et, massées autour de la maison, de grosses touffes d’hortensias bleus — tout cela peigné, ratissé avec amour par le propriétaire qui s’intitulait pompeusement « horticulteur-pépiniériste ». Du premier coup d’œil, Philippe fut conquis ; moi aussi, d’ailleurs : il aimait la nature à sa façon, et moi de toutes les façons.
La location conclue, il fallut organiser nos « séries ». Tante Lydie, qui composait la première à elle toute seule, se laissa convaincre assez facilement : Guéthary, elle le comprenait bien, n’était plus possible pour elle. Sur l’honneur, elle promit de venir passer avec nous le mois de juillet.
« Car, ajouta-t-elle, en août il faut que je revienne à Paris pour recevoir François. »
Philippe protesta.
« Comment ? Mais nous comptons bien, au contraire, qu’il viendra te rejoindre, et que vous resterez ensemble un mois, deux mois si vous voulez… Et surtout, tu sais, n’y mets pas de discrétion : nous avons six chambres d’amis !
— Six ! C’est beaucoup… même pour deux », dit tante Lydie en riant.