Elle n’avait pris aucun engagement, et quand elle arriva, escortée de sa fidèle Perrine, j’eus tout de suite l’impression qu’elle ne s’installait pas pour longtemps…

Ce furent des semaines de repos et de paix. Le plus souvent nous étions seules ; Philippe partait le matin pour Paris et ne rentrait qu’à l’heure du dîner. Nous restions des journées entières sans sortir du jardin, assises sous un petit kiosque rustique assez laid d’où l’on découvrait toute la plaine : à nos pieds l’or roussâtre des blés, le vert cendré des avoines, où les coquelicots mettaient de larges touches rouges et les bleuets de légères taches bleues ; puis la route, déserte et poussiéreuse, d’autres champs encore, et, à l’horizon, dans la brume d’été, les grands peupliers qui bordent la vallée du Loing. Des papillons blancs tournoyaient et de grosses mouches, en nous frôlant l’oreille d’un bourdonnement bref, semblaient nous chuchoter un secret au passage…

« J’ai peur que tu ne mènes une vie un peu austère », me confia Philippe, qui nous avait surprises un soir déchiffrant mezzo-voce le troisième acte de Tristan ; « ma tante n’est plus gaie comme autrefois, et elle te fait chanter une diable de musique… Si c’est ça votre façon de vous amuser quand je n’y suis pas !… »

En réalité, et quoi qu’en pensât mon mari, je ne m’ennuyais pas — j’étais même beaucoup moins triste que les mois précédents. Par quel miracle la société d’une femme âgée et malade m’apportait-elle plus de réconfort que celle d’un homme jeune, plein de vie et d’entrain ? Pourquoi ce sentiment de solitude intellectuelle, dont j’avais souffert parfois jusqu’à l’énervement dans nos soirées de tête-à-tête conjugal, ne m’effleurait-il pas durant ces longues journées de réclusion quasi monastique ? Sans doute, le grand air, le calme absolu, agissant sur mes nerfs affaiblis, me rendaient peu à peu l’appétit, le sommeil et la gaîté, mais la présence et la conversation de tante Lydie faisaient plus que tout le reste. Depuis bien longtemps, je ne l’avais pas eue ainsi à moi seule, et je la retrouvais, au fond, toujours la même, — aussi enthousiaste, aussi éprise du beau et du bon. Nous causions, interminablement ; son esprit lucide était comme une source où le mien s’abreuvait après une longue période d’aridité — et malgré le gros chagrin, la déception irréparable que ce dernier printemps m’avait apportés, la vie m’apparaissait de nouveau bonne, utile et digne d’être vécue.

« Ah ! tante, m’écriai-je un soir, quel dommage de ne pas pouvoir vous garder toujours là, près de moi !… »

Elle resta un moment sans répondre : dans ses yeux je vis passer cette ombre étrange que je connaissais… Puis, haussant doucement les épaules :

« Que voulez-vous, ma pauvre petite, il faut savoir se contenter du présent… Moi aussi, allez, j’ai bien joui de ces heures d’intimité… »

Déjà elle en parlait au passé, comme si le retour de François eût dû forcément l’éloigner de nous. Cependant Philippe combinait des itinéraires fantastiques pour que son cousin pût s’arrêter à Marlotte. Mais c’était à Paris, chez elle, que tante Lydie voulait le revoir d’abord. Quand elle ouvrit la bienheureuse dépêche, datée de Marseille, qui lui annonçait enfin l’arrivée de son fils, je compris que rien au monde ne l’empêcherait de partir, quoiqu’elle fût souffrante, éprouvée par la chaleur d’août.

« Tu reviendras, n’est-ce pas ?… vous reviendrez tous les deux ?… disait Philippe.

— Mais oui, mais oui… »