Elle nous quitta, toute frémissante d’impatience et de joie… Deux jours après, je recevais la lettre la plus tendre et la plus désolée : François avait fait bon voyage, il viendrait nous voir bientôt… Quant à un second séjour près de nous, il fallait y renoncer : Perrine était brouillée avec ma cuisinière !
« Des histoires de bonnes ? Mais c’est idiot ! s’écria Philippe à l’ouïe de ce secret plein d’horreur. Moi qui m’étais arrangé pour passer mes vacances ici en même temps que François… Et maintenant, on ne peut pas lui demander de venir tout seul, de quitter sa mère après quinze mois de séparation… Que le diable emporte les fidèles serviteurs !… »
Tout au fond de moi, je restai intimement convaincue que ces querelles ancillaires n’étaient qu’un vain prétexte, et que notre tante obéissait à des mobiles inconnus. Une fois de plus je me heurtais à ce mur invisible qu’un mauvais génie semblait s’amuser à élever entre elle et moi. Après tant de jours passés cœur à cœur, j’en souffris comme d’une trahison — quoiqu’un obscur instinct m’avertît que c’était peut-être mieux ainsi, et que je ne devais pas lui garder rancune…
VIII
Papa vint remplacer tante Lydie, et son arrivée consola Philippe, que la défection de François avait rendu un peu morose. Tous deux entreprirent de consacrer leurs loisirs à explorer la forêt : Philippe voulait marcher beaucoup parce qu’il se trouvait trop gros, et papa pouvait marcher indéfiniment parce qu’il restait très maigre. Ils partaient ensemble dès l’aurore, me laissant faire la grasse matinée et compléter ma cure de repos.
J’étais assise comme les autres jours sous un grand catalpa — j’aime ces larges feuilles entre lesquelles filtre toujours un peu de soleil — et j’achevais de déchiffrer quatre pages de Thérèse Debray, dont la philosophie coutumière semblait pour une fois en déroute : une coqueluche malencontreuse les avait retenus à Paris jusqu’à cette époque tardive ; maintenant les enfants allaient mieux, mais le médecin leur défendait la mer — d’où résiliation d’une location déjà conclue au Tréport, vacances compromises, été désorganisé de fond en comble… Tout de suite l’idée me vint de les recueillir, de les héberger pour un grand mois. « Voilà de quoi remplir nos six chambres… et de quoi me guérir, j’espère, des vilaines pensées qui m’ont traversé l’esprit… Maintenant je suis plus raisonnable : il faut savoir s’habituer au bonheur des autres… »
Le bonheur des autres… Je levai la tête : autour de moi tout était paix, silence et confort ; un vent délicieux soufflait de la forêt, l’ombre du catalpa tremblait en taches légères, vertes sur l’herbe verte, lilas sur le sol rose — je pensai à Thérèse et à son mari rôtissant dans leur petit cinquième, avec leurs enfants à peine guéris ; j’eus honte de les avoir enviés, cette fois encore, presque inconsciemment. « Et pourtant, ce bien-être qui m’entoure, n’est-ce pas très peu de chose ?… Dès qu’ils seront ici, ils en jouiront comme moi, plus que moi : je peux leur donner ce que j’ai, mais ce qu’ils ont est à eux, bien à eux — rien qu’à eux… »
Tandis que je rêvais ainsi, la lettre de Thérèse entre les doigts, la grille du jardin grinça sur ses gonds — elle grinçait toujours malgré les flots d’huile dont l’abreuvait Théodore, le parfait valet de chambre aux favoris d’amiral. Je m’étais retournée languissamment ; mais à la vue du nouvel arrivant, je fus debout d’un bond et je courus à sa rencontre.
« François ! Quelle bonne surprise ! Comme c’est gentil d’être venu !… Philippe va être bien content…
— Et vous, demanda-t-il, êtes-vous contente ?