— Vous le voyez bien », fis-je en serrant joyeusement les deux grandes mains qui se tendaient vers moi — étonnée moi-même de sentir ma mélancolie s’évaporer comme un brouillard au soleil.
Lui cependant, tout en me suivant vers la maison, s’excusait d’arriver ainsi à l’improviste.
« J’aurais dû vous prévenir, mais c’est hier soir seulement que je me suis décidé… Je me reprochais presque de m’éloigner, ne fût-ce qu’une demi-journée, tant ma mère semble heureuse de m’avoir… Elle a terriblement changé, ma pauvre maman », ajouta-t-il d’un air triste.
Il s’était assis près de moi, sous le catalpa, et fourrageait le sable du bout de sa canne, distrait en apparence et plus nerveux qu’à l’ordinaire. Sans doute il attendait quelque démenti réconfortant, quelque appréciation optimiste au sujet de sa mère. Mais j’ai toujours été inhabile à exprimer ce que je ne pense pas. Un petit silence passa entre nous. Alors, levant la tête, il me dit :
« Vous aussi… Philippe m’a écrit… j’ai su que vous aviez failli mourir… »
Sa voix hésita, trembla un peu : peut-être venait-il de comprendre — j’avais prodigieusement rougi — tout ce que cette allusion, pourtant discrète, à mes misères passées, éveillait en moi d’ombrageuses pudeurs féminines. J’essayai de plaisanter pour cacher mon embarras.
« Oh ! c’est de l’histoire ancienne !… Vous voyez bien que je ne suis pas morte du tout… »
Il me regardait, étrangement sérieux.
« Oui, je le vois… mais vous n’êtes plus tout à fait la même… Vous n’avez plus vos yeux d’enfant… »
C’était vrai : mon âme d’autrefois, mon âme puérile m’avait quittée, et mes yeux, à mon insu, reflétaient l’âme nouvelle, un peu inquiète, contre laquelle je me débattais depuis des mois… Comment François pouvait-il découvrir cela si vite ?