« Oh ! tenez, poursuivit-il avec une véhémence soudaine, il y a des moments où je me dis que je mène une vie absurde… A quoi sert de partir toujours ?… pour vérifier des textes, pour courir les pagodes en comparant d’éternels Bouddhas qui se ressemblent tous… si on risque, au retour, de trouver sa mère malade, méconnaissable… et d’autres… »

Il s’arrêta brusquement. Je l’écoutais, touchée qu’il pût associer en pensée le souci visible que lui causait la santé de tante Lydie avec les dangers déjà lointains courus par ma petite personne, déçue aussi de ce ton pessimiste auquel il ne m’avait pas habituée. Allais-je donc perdre l’ami gaîment taquin, le conseiller au goût délicat sur qui j’avais compté pour m’aider à passer des heures moins désœuvrées, un hiver moins morose ? Ce regret d’égoïsme naïf, à peine conscient, François sembla le deviner, car l’ombre de son ancien sourire vint éclairer son regard indécis de myope, derrière le lorgnon qu’il ne quittait jamais.

« Quel sauvage je suis devenu, ma pauvre Geneviève ! Il ne faut pas m’en vouloir, voyez-vous : c’est l’effet de l’âge… Et Philippe ?… Il va bien, j’espère ?… »

Je me mis à rire.

« Trop bien… au moins à son avis… Il prétend qu’il engraisse… D’ailleurs, vous allez pouvoir en juger par vous-même… »

Harassés et joyeux, mes deux promeneurs surgissaient justement au détour de la petite allée qui, du jardin, menait tout droit dans la forêt.

« Ah ! s’écria Philippe, du plus loin qu’il nous aperçut, le voilà, enfin, ce grand vagabond ! »

Et comme toujours, avant toute chose, il m’embrassa — un vrai baiser de mari sonore et tendre. Puis se tournant vers son cousin, les bras ouverts :

« A ton tour, maintenant : tu ne l’esquiveras pas, mon vieux, l’accolade fraternelle !… »

Fut-ce le reflet de la verdure environnante, ou le contraste de la bonne figure épanouie qui s’approchait de la sienne ? François me parut soudain très pâle. Pourtant il répondit affectueusement à l’étreinte de Philippe, et serra la main de papa qu’il avait souvent rencontré chez nous. Pendant le déjeuner, il reprit toute sa gaîté et subit avec entrain l’assaut habituel de questions plus ou moins saugrenues sur le Japon, d’où il venait. Les femmes ressemblaient-elles aux mousmés des estampes ? Voyait-on vraiment le Fuji-Yama de partout ? Mangeait-on toujours des nids d’hirondelles, et du riz avec des petites baguettes ?… Oui, tout était vrai, et bien d’autres choses encore…