Mais quand je l’eus ouvert, ma moue dédaigneuse se changea en grimace : trois cents pages de papier pelure, imprimées en caractères minuscules.
Philippe se penchait sur mon épaule.
« Sapristi ! quel grimoire !… A ta place, j’aimerais mieux un « copie de lettres… »
François vit mon effarement et me rassura.
« C’est un ouvrage de vulgarisation, très clair, très facile… une histoire succincte, mais complète, de l’art bouddhique, avec la liste de tous les monuments connus… Mon éditeur m’avait demandé de le traduire, mais je n’ai pas le temps… Le manuscrit doit être livré en mai ; j’ai calculé que cela ne représente pas plus de deux pages par jour… ce n’est pas un travail démesuré pour vous, puisque vous lisez couramment l’anglais… »
Indécise, je feuilletais le petit volume ; il me semblait plus joli, moins rébarbatif.
« Il y a des mots hindous !… mais le texte a l’air facile, en effet… Et puis, vous m’aiderez bien un peu ? demandai-je timidement.
— Oh ! tant que vous voudrez », fit-il avec élan. Puis soudain, d’un ton tranquille : « Mais, je suis sûr que vous n’aurez pas du tout besoin de moi. »
Le sort en était jeté. Dès le lendemain, je me mis à l’ouvrage. Jamais hiver ne me parut plus court. Mes matinées se passaient à lire les pages que je devais traduire, à élucider les passages obscurs. Le soir, je rédigeais, d’une grosse écriture bien nette. J’avais transporté mon bureau dans le cabinet de Philippe, qu’une maladie grave de son associé obligeait aussi à un surcroît de besogne, et nous travaillions sagement tous les deux, sortant peu, refusant trois invitations sur quatre. De temps à autre, il m’arrivait de le consulter, car il savait bien l’anglais, — il le parlait même beaucoup mieux que moi. Mais les termes d’art et d’architecture ne lui étaient pas familiers, et il me faisait faire des contre sens. Je dus renoncer à utiliser ses lumières.
Tantôt chez nous, tantôt rue Barbet-de-Jouy, je soumettais mon travail à François qui le relisait, le révisait et me donnait toutes les explications désirées, le plus simplement et le plus clairement du monde, en illustrant ses démonstrations de force gravures et photographies. Peu à peu j’étais devenue très experte en la matière, et les mots de « topes » et de « lâts », les noms de « Parambanan » et de « Tyandi-Sevou » sortaient de mes lèvres avec une facilité qui faisait la joie de Philippe — ces vocables inconnus lui paraissant des plus comiques.