« Écoute, ma tante… non, mais écoute un peu… si on ne dirait pas un vieux professeur de sanscrit !… »

Et il riait — sans trouver beaucoup d’écho. Tante Lydie s’était de nouveau assombrie, et sa santé laissait encore à désirer. Malgré tout, nous passions de bons moments ; les jours fuyaient avec une rapidité vertigineuse.

Un après-midi que je m’étais attardée à ma table de travail, cherchant à rattraper ma soirée perdue la veille au théâtre, Thérèse vint me surprendre, escortée de ses deux enfants qu’elle ne quittait jamais. Hélène marchait seule maintenant ; en la voyant rouler vers moi comme une toupie, toute ronde, les bras écartés, chancelant encore sur ses grosses jambes, je pensai : « Le mien aurait presque son âge… » Mais ce ne fut qu’un éclair douloureux : je n’avais plus le temps de m’absorber dans des regrets sans fin.

« Qu’est-ce que vous devenez donc ? s’enquit Thérèse. Voilà des siècles qu’on ne vous a vue… »

C’était vrai ; je négligeais un peu mes amis depuis quelque temps. Humblement, je m’excusai : nous avions mené, tout l’hiver, une vraie vie de sauvages ; mon mari avait des affaires et des rapports par-dessus la tête.

« Et moi aussi, voyez, je travaille… »

Non sans orgueil, je montrais les feuillets amoncelés devant moi, le dictionnaire anglais grand ouvert. Thérèse manifesta d’abord une curiosité sympathique : elle me croyait occupée à traduire quelque ouvrage de droit commercial ou industriel. Quand elle eut compris qu’il ne s’agissait ni de la culture du chanvre en Angleterre, ni de la question des « trusts », elle sembla se désintéresser de mes efforts. En vain j’essayai de lui faire admirer mon manuscrit aux trois quarts achevé, et les belles petites notes alignées au bas des pages, à l’encre rouge : elle regardait, elle m’écoutait parler ; mais sur sa figure aux traits mobiles, je lisais une indifférence voulue, excessive — une « indifférence passionnée » si l’on peut ainsi dire.

Jacques furetait partout, suivi de sa petite sœur qui ne le quittait pas d’une semelle et qu’il morigénait de la belle façon.

« Laisse ça, Nénette… veux-tu bien laisser ça, petite vilaine… »

Nénette se mit à crier : toute branlante, tendue dans un effort comique, elle essayait d’agripper sur la console un bibelot que Jacques venait de saisir prestement « pour qu’elle ne le casse pas », disait-il.