« Dieu ! que ces enfants sont insupportables !… »
Thérèse se leva et prit des mains de son fils l’objet en litige — une statuette d’ivoire finement travaillée, sorte d’ange bouddhique, les ailes au dos et foulant aux pieds un serpent.
« Regardez, dis-je, comme c’est curieux, cette influence chrétienne… »
François, quelques jours auparavant, m’avait fait comprendre les causes d’une similitude au premier abord inexplicable… Mais déjà Thérèse reprenait son expression absente.
« Oh ! vous savez, moi, l’art hindou… je n’y connais rien… »
Un peu dépitée, je parlai d’autre chose. Et tout de suite elle redevint affectueuse et gaie. Quand elle partit, après une heure de causerie amicale, agrémentée de quelques gronderies, caresses — et autres préoccupations maternelles, — j’avais presque oublié le début de sa visite.
Pourtant, dès que, restée seule, je voulus me remettre au travail, je me sentis gênée, vaguement malheureuse, comme si Thérèse eût laissé après elle une odeur de blâme. La petite idole d’ivoire me regardait de ses yeux fixes. Je fermai mon cahier et, le menton sur mes mains, je me plongeai dans des réflexions moroses. « Thérèse est absurde… elle voudrait que tous les ménages fussent pareils au sien… Parce qu’elle travaille avec son mari, pour son mari, aux mêmes choses que son mari, elle ne conçoit pas qu’une autre femme puisse comprendre la vie différemment… C’est comme tante Lydie, qui me conseille maintenant de lire les articles économiques de la Revue des Deux-Mondes… Philippe n’en demande pas tant, lui… ce bon Philippe ! Il est content, je ne m’ennuie plus… nous nous occupons chacun de notre côté… Pourquoi donc les autres veulent-ils nous empêcher de vivre à notre guise ?… »
J’eus un geste d’impatience, et, rouvrant livre et dictionnaire, je repris où je l’avais laissée la description du temple d’Ellorah…
Avant la date fixée, ma traduction était finie, parachevée, prête pour l’impression. Je la remis à François le dernier mercredi d’avril, après notre dîner de famille. Nous étions tous réunis, y compris papa et tante Lydie elle-même qu’un ascenseur nouvellement installé avait hissé jusqu’à notre cinquième. Quoiqu’elle eût semblé, au début, plutôt hostile à ma grande entreprise, elle me félicita gentiment de l’avoir menée à bien. Papa, qui me savait paresseuse et qui s’était montré sceptique, ne cachait pas son étonnement. Quant à Philippe, il m’admirait, comme toujours, sans réserve.
« Elle a lestement enlevé ça, hein ?… Et quelle persévérance ! Je l’ai vue, moi, je l’ai vue à l’ouvrage… » répétait-il avec fierté.