François tournait et retournait les bienheureuses pages ; peut-être avait-il compris combien il m’en coûtait de les voir partir, emportant avec elles tout ce monde enchanté de la science et du rêve où j’avais vécu plusieurs mois… Il sourit — quelle bonté dans ce sourire ! N’était-ce pas ainsi que Mlle Verdy me regardait jadis, au moment où dans ses yeux, sur ses lèvres, je lisais d’avance — je sentais venir la phrase tant attendue : « C’est bien, vous êtes une bonne fille… » ?
Cette phrase, François ne la prononça pas ; mais je m’imaginai qu’il la pensait. Et devinant le regret que je n’avais pourtant pas exprimé :
« Ce n’est pas fini, dit-il ; nous aurons encore la correction des épreuves… »
Une seconde période commença, période ravissante où je connus la joie de voir imprimées en toutes lettres ces lignes sorties, sinon de mon cerveau, du moins de mes doigts, où je m’initiai au mystère des signes cabalistiques qu’on trace dans les marges, sur un papier qui boit, avec une plume qui crache. François relisait après moi tous les placards, sûr d’y trouver encore des fautes qu’il me signalait ensuite malicieusement. « Les femmes n’ont pas « l’œil typographique », assurait-il. Et je me piquais au jeu, tout heureuse quand je ne lui avais laissé à glaner que quelques virgules omises ou quelques accents mal placés. Entre temps il se rendait lui-même chez l’éditeur, car j’avais bien spécifié qu’on ne prononcerait pas mon nom et qu’il dirigerait seul la publication, rédigée par « un de ses élèves ». Cette nouvelle phase de notre collaboration donna lieu à quelques palabres dans le vieux salon Louis XVI, sous les yeux résignés de tante Lydie qui considérait évidemment tout cela comme un jeu puéril et sans utilité.
« Et ta thèse ? » demanda-t-elle un jour, de ce ton demi-moqueur, demi-fâché qu’elle prenait maintenant assez souvent.
« Ma thèse ? mais elle avance, maman… et plus que tu ne crois. Tu sais, si je mettais bout à bout toutes les heures que j’ai perdues depuis dix ans, en Cochinchine et ailleurs, rien qu’à dormir après mon déjeuner… j’arriverais à un joli total — de quoi corriger vingt volumes d’épreuves in-folio… A Paris, on met les bouchées doubles… on dévore le travail…
— Oui, murmura tante Lydie, mais la vie vous dévore, aussi… »
L’âpreté de son accent me frappa ; je la regardai — dévorée, en effet, semblait-il, par cette vie qu’elle sentait fuir trop vite… Un moment, je crus avoir pénétré le fond de son âme ; malade, plus atteinte qu’elle ne voulait l’avouer, elle nourrissait une idée fixe, presque morbide : la thèse, le doctorat, le séjour à Paris stable, définitif — la paix pour les années qui lui restaient. Tout ce qui détournait son fils de ce but ardemment désiré lui paraissait, à elle, négligeable — presque nuisible. De là — du moins je le pensai — cette irritation latente qu’elle laissait parfois paraître, dès que ma pauvre traduction revenait sur le tapis.
J’en ressentis quelques remords — au point de n’éprouver qu’un plaisir incomplet, le jour où François m’apporta le premier exemplaire de notre volume enfin paru. Un bien joli petit exemplaire, pourtant, plus pimpant, moins austère que l’original britannique, et sur lequel brillaient en lettres d’or les noms de François Chardin — l’éditeur l’avait exigé — et de Georges Naville — mes deux initiales à moi, accostées de syllabes quelconques. Philippe se mit à rire : ce nouvel avatar de sa femme l’amusait prodigieusement. Je riais aussi ; j’examinais les tranches, le dos, le plat, le titre — je me déclarais ravie…
« Vous n’avez pas l’air aussi heureuse que je l’aurais cru », dit simplement François.