Rien ne lui échappait ! Quelque chose dans le son de sa voix me fit craindre de l’avoir peiné. Confusément, j’essayai de lui expliquer mes scrupules — son temps gâché, sa thèse retardée par ma faute, la désapprobation visible de sa mère — toutes ces idées qui, depuis quelques semaines, me tourbillonnaient dans la tête, et qui venaient aujourd’hui, comme un essaim de vilains oiseaux noirs, se poser sur ma joie présente… Philippe m’écoutait avec stupeur.

« Quelle drôle d’imagination tu as !… tu ne penses qu’à te tourmenter… Je suis sûr que ces bêtises ne lui ont pas fait perdre une heure de travail… n’est-ce pas, mon vieux ? Et quant à ma tante, tu sais combien elle est devenue nerveuse… »

Il employait souvent ce terme vague qui résume tout un ordre de sensations et de phénomènes inconnus aux natures placides. François soupira :

« Oh ! si j’étais sûr qu’elle fût seulement nerveuse !… Mais Philippe a raison, Geneviève ; vous pouvez mettre votre conscience en repos : ma thèse est finie depuis hier…

— Finie ! m’écriai-je. Oh ! que je suis contente !… Alors je ne regrette plus rien… »

Plus rien. Toute la soirée je me sentis joyeuse. Les fenêtres, grandes ouvertes sur le ciel mauve de juin où tremblaient de petites étoiles bleues, laissaient pénétrer, avec la lueur indécise du crépuscule d’été, l’odeur indéfinissable du Luxembourg et de la rue — mélange d’acacias en fleurs, de mousse de bière, de poussière chaude et de gazon fraîchement arrosé. Nous causions — ou plutôt je parlais presque seule, un peu excitée, bavarde contre mon habitude. Philippe fumait un gros cigare ; François roulait des cigarettes d’un tabac blond qui sentait le caramel, et les laissait s’éteindre l’une après l’autre, distrait sans doute par quelque pensée étrangère à nous, car il ne disait pas grand’chose. Un peu avant onze heures, il se leva pour partir. Nous étions restés dans l’obscurité pour mieux goûter la douceur de la nuit. Les lampes allumées, je le vis debout près de la table, maniant le petit livre que j’y avais posé soigneusement. Il se tourna vers moi.

« Si vous vouliez… si cela vous était égal, j’aimerais emporter cet exemplaire là… Je vous en ferai envoyer d’autres par le libraire… Et puis, avouez que j’ai bien mérité une petite dédicace de votre main… Tous les auteurs le font, vous savez », ajouta-t-il en souriant — d’un sourire presque timide.

Il ne m’avait pas habituée à de telles cérémonies.

« Oh ! dis-je, moi, je veux bien… quoique je ne sois pas un auteur « pour de bon… »

Et tout d’un trait, j’écrivis sur la feuille de garde :