« Alors, c’est bien vrai ? Tu aimes mieux venir ? Que tu es gentille, ma chérie !… Moi, vois-tu, j’ai toujours peur que tu ne t’ennuies… Mais je peux bien te l’avouer, maintenant : je ne sais pas ce que je serais devenu tout ce temps-là sans toi… »
Je bouclai donc mes malles pour Saint-Maurice, sinon avec beaucoup de joie, du moins avec le ferme propos d’être raisonnable et de ne pas entraver, par de vaines récriminations, les affaires de mon mari. Pourtant j’allais me trouver bien seule dans ce pays inhospitalier : les Debray, tous deux anémiés et surmenés, s’octroyaient trois mois de mer à l’extrême pointe du Finistère — un prix décerné fort à propos par l’Académie des Sciences leur permettait cette folie — et tante Lydie, que son fils avait enfin décidée à consulter, partait pour les eaux de Bagnoles. « Mauvaise circulation… » diagnostiquaient les médecins. François, de toute la saison, ne pouvait songer à quitter sa mère. Papa, lui, me demeurait fidèle ; mais l’administration barbare lui accordait tout juste trente jours. Le reste du temps, je devrais me résigner à vivre sur mon propre fonds intellectuel. Philippe serait très occupé — et d’ailleurs…
Sans vouloir achever ma pensée, je réunis une bonne provision de livres — parmi lesquels deux ou trois ouvrages sur l’art hindou — et de musique — beaucoup de Wagner, hélas ! et pas trace de Gounod. La veille de mon départ, j’achetai Parsifal, que je connaissais peu, mais dont François parlait toujours avec recueillement, et je le glissai à la hâte dans une valise restée ouverte, entre mes corsages de batiste et les gilets blancs de Philippe.
« C’est un peu gros, pensai-je, et un peu dur… Bah ! la batiste se repasse très bien, et le piqué aussi… »
Tel fut le viatique dont je me munis pour affronter la fumée des usines, la monotonie des champs de betteraves et la société des habitants de Lille.
Malgré tant de précautions, l’été me parut long. Et, chose étrange, je n’ai gardé de ces quelques mois que des souvenirs imprécis. Alors que de l’hiver précédent, si studieux et si calme pourtant, je me rappelle encore, après quatorze ans, les moindres détails — jusqu’à la robe que je portais le jour où je commençai ma traduction, jusqu’à la couleur jaunâtre des épreuves imprimées, à leur bonne odeur de papier humide et d’encre fraîche — mon séjour à Saint-Maurice n’a laissé dans ma mémoire que des images vagues, grises comme le ciel toujours voilé, malgré les splendeurs de juillet et le soleil d’août. Je ne sais si je m’ennuyais ; en tous cas, je n’éprouvais aucun besoin de distraction, et l’annonce d’une visite, la perspective d’une relation nouvelle provoquaient toujours de ma part un petit mouvement de recul, une attitude défensive qui déconcertaient Philippe.
« Nous appelons ça « l’épaule rennaise », disait papa en riant. Il reconnaissait bien, lui, le vieux sang de nos ancêtres bretons, et le geste instinctif du sauvage qui se met en garde contre l’ennemi.
Non, je ne m’ennuyais pas. Mais, sans même m’en rendre compte, je vivais une existence irréelle et comme transitoire. Ma pensée, malgré moi, vagabondait toujours en deçà ou au delà du présent ; cette maison — la mienne, après tout — me semblait étrangère ; ce grand jardin triste prenait l’aspect d’un décor de rêve. Philippe, seul vivant et affairé au milieu de la mélancolie ambiante, m’apparaissait encore plus différent de moi qu’aux premiers jours de notre mariage. « Sans doute, me disais-je, dans ce temps-là, nous étions bien jeunes… deux enfants : tante Lydie n’avait pas tort… En sept ans, on évolue, on se transforme… Mais pourquoi la vie commune, au lieu de nous façonner deux âmes pareilles, nous éloigne-t-elle chaque jour l’un de l’autre ?… Ou bien est-ce moi qui m’éloigne de lui — moi seule qui change, tandis qu’il reste le même ?… »
J’avais de nouveau perdu cette sérénité, cette quiétude d’esprit, reconquise à grand’peine quelques mois auparavant et que j’attribuais à la toute-puissance du travail. Pour la retrouver, j’essayai de reprendre mes livres, et je commençai la lecture d’une étude sur les poèmes védiques. Mais dans mon ardeur inconsidérée, j’avais choisi une édition trop savante, bourrée de considérations sur l’histoire et la linguistique qui me rebutèrent très vite.
« Ce sera pour l’hiver prochain, » pensai-je — comptant bien demander à François de me guider dans ce labyrinthe. En attendant, j’en étais réduite à me nourrir de romans, triste pâture, plus énervante que saine. Restait Parsifal : je m’y plongeai éperdument. Dix fois, vingt fois, je revis la partition, découvrant à chaque page, dans ce pâle reflet qu’est une réduction « piano et chant », des beautés dont la révélation m’enchantait et que je devais garder pour moi seule. Parfois, j’étouffais un peu de toute cette admiration rentrée, et je me disais qu’il eût été bon d’avoir autour de moi, tournant mes pages et mêlant leur voix à la mienne, des fervents tels que les Debray, François ou sa mère. Mais tous étaient loin. Papa, je le sentais bien, m’écoutait avec plus de complaisance paternelle que de sens esthétique. Quant à Philippe, dont l’attrait pour la musique était aussi réel que son incapacité absolue à la comprendre, je redoutais par-dessus tout ses jugements et ses réflexions. Aussi, dès que je voyais poindre à l’horizon son visage réjoui, vermeil sous le chapeau de paille, ou que j’entendais résonner dans le vestibule son pas solide d’homme bien portant, je fermais rapidement mon piano et Wagner disparaissait dans les profondeurs du casier. Que les femmes qui n’ont jamais entretenu de commerce secret avec quelque demi-dieu, à l’insu d’un mari profane, me jettent la première pierre !