Heures lentes, songes sans but… Cette saison ne me fut pas bonne. Un seul épisode est resté gravé profondément dans mon esprit — un incident qui faillit achever de me démoraliser.
Je gardais, dans une jolie petite bourse, trois cents francs payés par l’éditeur de l’Art Bouddhique. François me les avait apportés en riant, et mon premier mouvement avait été de les refuser ; puis je m’étais ravisée, curieuse tout à coup de palper cet argent « gagné », — pensant aussi qu’il serait beaucoup mieux placé dans la poche de quelque besogneux que dans la caisse d’un grand libraire parisien. En arrivant à Saint-Maurice, je songeai tout de suite au meilleur moyen d’employer mon trésor.
« Donne-le à notre orphelinat », dit Philippe.
Ce mot me déplut ; il me rappelait les affreuses petites brassières grisâtres que je confectionnais jadis sous la direction de mes grand’tantes Olympe et Cornélie, — toutes deux, les pauvres femmes, s’en étaient allées depuis, dans un monde meilleur, tricoter pour les chérubins nécessiteux. — Et puis je savais que l’orphelinat de l’usine, luxueusement installé et pourvu d’un nombre incalculable de dames patronesses, fonctionnait à merveille et n’avait nullement besoin de mon insignifiante obole. Ce qu’il me fallait, c’étaient des pauvres authentiques, inconnus de la charité officielle, — des pauvres à moi toute seule, comme mon argent. Je ne le cachai pas à Philippe.
« Et Dieu sait que les misères ne doivent pas manquer ici », ajoutai-je en songeant à la ville triste, au climat ingrat, au labeur incessant de la fourmilière humaine qui grouillait par les rues.
M. Louis Mauroy, le nouvel associé, dînait chez nous ce soir-là, — un beau garçon à la moustache blonde, à la raie impeccable, portant haut sa tête correcte et dédaigneuse. Je le connaissais déjà, ayant eu l’occasion de le recevoir à Paris ; une fois entre autres il s’était rencontré avec François, et j’avais pu assister à la plus belle éclosion d’antipathie spontanée entre ces deux hommes — notamment au cours d’une longue discussion sur les réformes sociales dont notre cousin était sorti vaincu en apparence, mais plein de mépris pour les arguments antédiluviens de son adversaire.
« Jamais je n’ai rencontré de cœur aussi sec, ni d’esprit aussi étroit », m’avait-il confié, encore tout hérissé d’indignation généreuse. Je pensais exactement de même, sans trop oser l’avouer toutefois, car je savais Philippe féru d’admiration pour ce camarade plus ancien et plus brillant que lui.
Quand M. Mauroy m’entendit parler des misères de Lille, un sourire sceptique effleura sa jolie moustache.
« Si j’osais vous donner un conseil, madame, — cette formule polie, qu’il savait allier avec l’accent le plus impertinent du monde, avait le don de m’exaspérer, — je dirais comme Noizelles : tenez-vous-en à l’orphelinat… La caisse est surveillée par des personnalités de toute confiance, les enquêtes sont faites avec soin : au moins on est sûr de ne pas perdre son argent… Tandis que si vous vous lancez dans la charité particulière, ces gaillards-là auront vite fait d’abuser de votre bonté… »
« Bonté », prononcé par lui, prenait des intonations presque insultantes et devenait si évidemment synonyme de « bêtise » que je n’hésitai plus : dès le lendemain, grâce au zèle de ma vieille Julie, venue en villégiature chez nous avec papa et qui valait à elle seule tout un bureau de bienfaisance, je me mis à la recherche d’une famille pauvre, — ne fût-ce que pour prouver à M. Mauroy que je me souciais peu de ses « conseils ».