Après quelques déboires — ces braves gens, il faut bien l’avouer, n’étaient pas tous des saints — je finis par mettre la main sur une de ces détresses noires auxquelles on ne croit pas, tant qu’on ne les a pas touchées du doigt : six enfants, échelonnés de sept ans à quinze jours — la mère anémiée, presque mourante de fatigues et de privations ; le père gagnant deux francs par jour à boucher des bouteilles dans une fabrique d’apéritifs — « d’impératifs », disait la femme, pauvre créature héroïque, qui parvenait encore à maintenir dans son taudis quelque chose de la propreté flamande.
Mes trois cents francs tombèrent dans cet océan de misère comme une petite pierre dans un grand lac ; je les dépensai joyeusement, heureuse de les avoir gagnés moi-même, sûre que François m’aurait approuvée d’employer ainsi « notre argent ». A ma troisième visite, je rencontrai Wavrin, le mari — sorte de colosse hirsute et bonasse dont le regard bleu pâle reflétait un étonnement perpétuel. Il me salua gauchement — j’étais beaucoup plus intimidée que lui — et tandis que je balbutiais quelques bonnes paroles, avec le sentiment de mon impuissance et la honte de me sentir trop riche, je voyais ses grosses mains tortiller sa casquette d’un geste machinal. Je compris bien vite qu’il était venu exprès pour me parler. Ce fut long, diffus ; mais, sa femme aidant, il finit par s’expliquer. Pendant vingt ans, depuis sa quatorzième année, il avait travaillé à la filature — Noizelles, Mauroy et Cie — d’abord comme apprenti, puis comme ouvrier étireur à six francs par jour.
« Ben, ça marchait tout de même, on n’était pas trop malheureux… jusqu’à la mort de M. Jean Mauroy, un ben brave homme !… Mais M. Louis, c’est pas du bon monde… Il m’a renvoyé, rapport à la politique… »
A travers ses explications confuses, je devinai qu’il avait subi l’influence d’un camarade, un Parisien malin et beau parleur.
« Leblond, qu’il s’appelait, grommela la femme ; un farceur… je te l’ai toujours dit… »
L’homme rit doucement, d’un rire naïf.
« Farceur, je ne sais pas… Mais il causait… oh ! ce qu’il causait bien !… Quand il nous payait la chope au Coq Hardi, qu’il nous lisait les journaux de Paris, et qu’il commençait à dire sur les patrons, sur les salaires, et que nous étions tous des poires… ben ça… c’était épatant… Moi, je ne comprenais pas toujours… je ne suis pas très vif, vous savez… Faut croire qu’il parlait trop… Y avait pas huit jours que M. Louis était directeur qu’il l’a fait venir… Leblond, M. Louis, vous comprenez… et qu’il lui a flanqué son compte… L’autre a voulu se fâcher ; il a causé aux camarades, mais les camarades ne voulaient plus rien savoir… Alors, moi, j’ai dit : « T’as raison, et le patron n’est pas chic… » Le lendemain… ben, vlà !… c’était mon tour. »
Je le regardais, étonnée qu’il n’eût pas plus de rancune et qu’il contât sa mésaventure d’un ton si placide.
« A-t-on renvoyé d’autres ouvriers ? demandai-je.
— Non, Leblond et moi, seulement… Les autres avaient peur, je vous dis… Moi, si j’avais su, bien sûr, j’aurais rien dit non plus… Leblond s’est tiré des pieds : il avait des amis… et puis il est garçon… maintenant il est en Belgique, à Courtrai, avec une bonne place… Mais moi, j’ai la femme et les fieux : pas moyen de déménager tout ça… On n’a pas rigolé les premiers temps… Pas le sou à la maison… et dans les filatures, personne n’a voulu de moi quand on a su que j’étais renvoyé de chez Noizelles et Mauroy… A la fin, j’ai trouvé les « impératifs »… Mais quarante sous par jour pour huit, ça n’est pas gras, avec une femme malade… Et alors, Madame, si c’était un effet de votre bonté de parler à M. Noizelles, pour qu’on me reprenne… Je suis un bon ouvrier, vous savez, ben rangé, pas noceur… Et tant qu’à la politique… ben… pourvu qu’ils ne crèvent pas de faim, ici, je penserai tout ce qu’on voudra… »