Il me regardait, de ses yeux de chien résigné, sans haine, un peu bête… D’un grand élan, je promis mon appui, me fiant au bon cœur de Philippe, à mon influence sur lui : je les laissai pleins d’espoir. Tout le long du vilain chemin poudreux qui, des faubourgs de Lille, me ramenait à Saint-Maurice, je marchais, contente, un peu exaltée. Pour la première fois, j’allais essayer mon pouvoir de femme, mettre à l’épreuve ce grand amour que je sentais sans cesse autour de moi. Non que j’eusse l’intention d’user d’adresse ou de coquetterie : je voulais seulement plaider de toute mon âme la cause de Wavrin. Le juge n’était pas terrible ; et puis, j’avais le bon droit de mon côté.
« Et Mauroy ?… Bah ! je m’en moque. Entre son associé et sa femme, Philippe n’hésitera pas… Hier encore, j’entendais dire qu’on manquait d’ouvriers… » Plus j’y songeais, moins la réussite me semblait douteuse… Et je me réjouissais à l’idée que nous serions unis, Philippe et moi, dans un même sentiment de pitié…
Le soir, après le repas, je présentai ma requête. Nous avions royalement dîné — malgré moi je me rappelais la soupe au pain noir et les deux raves que j’avais vues ce jour-là sur la table des Wavrin. Philippe allumait un excellent cigare et marchait à pas lents près de moi sous les marronniers du jardin. Papa, ses vacances écoulées, nous avait quittés la veille, et nous nous retrouvions en tête à tête pour un grand mois.
« Tu sais, dis-je, j’ai trouvé le placement de mes trois cents francs… Et j’ai bien autre chose à te demander… »
Il me regarda en souriant.
« Quel ton solennel ! Est-ce que je t’ai jamais rien refusé ?
— Oh ! ce n’est pas d’argent qu’il s’agit… »
Je commençai mon récit, le plus nettement que je pus, — émue malgré tout de la responsabilité subite que je sentais peser sur moi. Philippe m’écoutait en silence, sa bonne figure soudain rembrunie ; du coin de l’œil, dans le crépuscule humide qui s’épaississait autour de nous, je le voyais mâchonner son cigare d’un air préoccupé.
« C’est une affaire, murmura-t-il enfin ; une vraie affaire… J’en parlerai à Mauroy… je doute qu’il consente, d’ailleurs…
— Qu’il consente ! m’écriai-je impétueusement. Tu ne peux donc pas décider cela tout seul ? »