Il parut surpris, presque choqué.

« Mais non, pas du tout… C’est lui qui a la haute main sur le personnel, comme son frère… moi je ne m’en suis jamais occupé… Et puis, voyons, tu veux que je réintègre sans le consulter un ouvrier qu’il a renvoyé pour des raisons graves ? Ce serait un procédé inqualifiable… »

La raison parlait par sa bouche — elle parlait même d’un ton inusité. Jusqu’alors j’étais restée absolument étrangère à toute une partie de sa vie ; je n’avais connu que le mari très bon, l’amoureux très faible… Et voilà que subitement je me heurtais à M. Philippe Noizelles, de la maison Noizelles et Mauroy… Un petit frisson me passa entre les deux épaules : était-ce le brouillard qui tombait des arbres trop drus, trop verts, ou le découragement qui s’abattait sur moi comme un manteau de glace ? Tous les arguments irrésistibles que j’avais préparés s’envolèrent de ma mémoire ; j’essayai pourtant de décrire le misérable intérieur des Wavrin, les enfants chétifs, la femme exténuée… Philippe m’arrêta : évidemment il ne voulait pas se laisser attendrir.

« Nous en reparlerons demain, dit-il, quand j’aurai vu Mauroy… »

Le lendemain, au lieu de me tenir, comme de coutume, à la porte du jardin, je l’attendis dans le salon, énervée, inquiète. Et dès qu’il parut sur le seuil, je compris que je ne serais pas la plus forte, et que le patron l’emporterait, cette fois, sur le mari.

« C’est impossible, tout à fait impossible… Mauroy connaît très bien ton protégé — trop bien !… Il a refusé catégoriquement de le reprendre… J’en suis désolé pour toi, ma chérie… »

Il s’avançait, sympathique et consolant : je me dérobai à son baiser.

« Pour moi !… C’est à eux que je pense. Tu n’as donc pas dit combien ils sont malheureux ?… »

Alors, avec un grand geste impuissant :

« Que veux-tu ?… C’est très triste, en effet… surtout pour la femme, pour les enfants… Mais le mari n’est pas intéressant : Mauroy l’a surveillé… il allait dans les réunions publiques, il recevait des journaux socialistes… C’est un homme dangereux… »