Il y eut un petit silence. Philippe, honteux sans doute de son mouvement d’humeur, s’était rapproché de moi.
« Écoute, tu viens de dire toi-même que je ne suis pas méchant… Toi, ma petite amie, tu es trop bonne… Je crois que ce Wavrin t’a enjôlée ; mais il faut se méfier de ces citoyens-là… »
C’était encore, toujours Mauroy qui parlait. Pourtant je n’osai plus protester, tandis qu’il continuait :
« Si la femme et les enfants te tiennent tant au cœur, je te donnerai tout l’argent que tu voudras… Ce n’est pas moi qui t’empêcherai jamais de faire la charité !… Seulement ne me parle plus des ouvriers… C’est une question de principe, tu sais… Les femmes n’entendent rien à cela… Est-ce que je m’occupe de tes broderies, moi, de ton anglais, de toutes tes petites affaires ?… Embrasse-moi, et ne nous disputons plus… »
Son regard, redevenu tendre et humble, cherchait le mien avec insistance. Ainsi, c’était lui-même qui réclamait la « séparation des pouvoirs »…? Sans rien dire, je l’embrassai, comme il me le demandait. Mais j’eus l’impression que le fossé creusé entre nous — invisible pour lui — venait de s’élargir un peu davantage…
L’incident ne tourna pas au tragique. La femme de Wavrin, grâce à un régime fortifiant, s’était relevée assez vite ; deux des enfants, plus malingres que les autres, furent envoyés par mes soins au sanatorium de Berck. Quant à « mon ami l’anarchiste » — c’était le beau Mauroy qui, paraît-il, le surnommait ainsi — il m’annonça la semaine suivante qu’il retrouvait enfin à se placer comme étireur dans une usine de Roubaix.
« Et merci tout de même, Madame, de ce que vous avez fait pour nous… C’est pas qu’on en veuille à M. Noizelles : on l’aime ben, par ici… seulement, n’est-ce pas, à la filature, on sait ben qui qui commande, maintenant… »
Le rouge me monta aux joues. Et soudain, comme un éclair, cette pensée me vint, rapide, imprévue : « Si François était chef d’industrie, je suis sûre qu’il ne se laisserait pas « commander » par un Mauroy… »
Septembre s’avançait. Chaque soir, une brume malsaine envahissait le jardin, nous retenant au logis. Tante Lydie nous écrivait de Paris : elle se sentait mieux, après sa saison de Bagnoles, et François achevait d’imprimer sa thèse. Les Debray, sur la plage de Morgat, vivaient comme des huîtres béates ; Thérèse avait engraissé d’un kilo — en trois mois ! — et prétendait tourner à l’obésité. Jacques était plus noir qu’une taupe ; Hélène devenait si grosse « qu’on ne savait plus de quel côté la regarder »… Mes lettres, à moi, devaient être extrêmement gaies, car Thérèse ajoutait : « Je suis bien contente de voir que vous ne vous ennuyez pas… »
Et le 2 octobre, Philippe revint de l’usine tout joyeux.