« Voilà nos règlements de comptes terminés : tu peux commencer tes malles… Tu ne seras pas fâchée de revoir Paris, hein ?… Moi non plus, d’ailleurs. Pourtant, l’été a passé plus vite que je ne l’aurais cru. »

XI

Ma première visite fut pour tante Lydie : il me tardait de la revoir et de vérifier ses dires, car l’expérience m’avait appris à ne pas la croire sur parole quand elle prétendait aller mieux. Cependant, dès la porte d’entrée, Perrine m’accueillit par un large sourire de bon augure.

« Madame est sortie ! annonça-t-elle presque triomphalement. Monsieur François l’a emmenée en voiture, après le déjeuner… même qu’il était déjà parti ce matin, tout seul. Il paraît qu’il est en train de passer quelque chose comme un examen… »

Sa thèse ! François passait sa thèse sans nous avoir prévenus. Et moi qui m’étais promis d’y assister !… Ma première idée fut de redescendre bien vite, de retrouver mon coupé ou tout au moins un fiacre quelconque, et de courir à bride abattue vers la Sorbonne. Mais arriverais-je à temps ? Justement Perrine me montrait la grande horloge de l’antichambre.

« Ils doivent rentrer entre cinq et six heures, madame… Si vous voulez les attendre, je pense qu’ils ne tarderont pas. »

Elle m’introduisit dans le salon et disparut en m’adressant un petit sourire amical. Restée seule, je me sentis étrangement déçue, presque blessée. Pourquoi François ne m’avait-il pas conviée à cette soutenance ? Pourquoi me privait-il du plaisir de l’entendre disserter sur des matières connues, dans des termes devenus familiers à mon oreille ? Il ne pouvait pas ignorer mon retour, car ma dernière lettre à sa mère mentionnait exactement — cela, j’en étais sûre — la date de notre arrivée. Me sachant revenue depuis deux jours, il aurait eu largement le temps de m’avertir, s’il l’avait voulu…

Je regardai autour de moi. Un dernier rayon de soleil rouge glissait entre les rideaux de tulle, mettant une touche de fard à la joue du Watteau, avivant l’or éteint des cadres et les cuivres ciselés de la console. Sur le petit bureau en bois de rose, l’étui à lunettes de tante Lydie reposait à travers les pages d’une revue grande ouverte ; les coussins de la bergère gardaient l’empreinte de son corps menu… Un apaisement me vint à la vue de ces choses tranquilles, toujours les mêmes, qui semblaient me souhaiter la bienvenue de si bon cœur ; je commençai à excuser François, à comprendre qu’il eût préféré passer ce dernier examen sans auditoire et, pour ainsi dire, incognito. Non qu’il fût timide ; mais je le savais nerveux à l’excès, méfiant de lui, paralysé par la moindre critique. Me croyait-il donc bien sévère ?

Cette idée me fit sourire. Pelotonnée dans un petit fauteuil bas — la bergère m’inspirait une sorte de respect involontaire — je ne songeais plus qu’à jouir de l’harmonie ambiante, qu’à respirer l’atmosphère calmante et douce du cher vieux salon que j’aimais tant. Tous ces objets, auxquels depuis huit ans je m’étais habituée à mêler un peu de mon âme, ne m’avaient jamais paru plus vivants qu’aujourd’hui, tandis que sans ennui, presque sans pensée, je regardais vaguement l’aiguille dorée de la pendule cheminer sur le cadran d’émail enguirlandé de roses peintes.

Le cliquetis d’un trousseau de clefs m’arracha subitement à cette sorte de torpeur délicieuse. « Les voilà… », pensai-je. Et je souriais, toute ma mauvaise humeur décidément envolée, à l’idée que Perrine, un peu sourde, ne les avait pas entendus rentrer et ne viendrait pas les avertir de ma présence. J’attendis un moment, l’oreille aux aguets, étonnée de ne percevoir aucun bruit de voix, rien qu’un large pas que je connaissais bien. Une grande demi-minute s’écoula — le temps moral d’accrocher un chapeau, d’enlever un pardessus — puis la porte s’ouvrit et François entra, seul, en habit et cravate blanche. Cette tenue, officielle et obligatoire, qui remplace la robe et le bonnet carré du temps jadis, aurait suffi à m’apprendre d’où il venait. Malgré sa myopie, il m’aperçut tout de suite et me reconnut dans la pénombre envahissante.