Il ne répondit pas… Maintenant, la nuit était tout à fait venue. Je me tus aussi, ne sachant plus que dire. Il me semblait que notre silence était plein de choses inconnues, presque dangereuses.

A ce moment, la sonnette de la porte d’entrée tinta deux fois secouée par une main impatiente. Le feu brûlait dans l’âtre — soudain je me rappelai la première apparition de Philippe, puis, un autre soir, la lettre apportée par Perrine, l’enveloppe maculée de signes, venue de si loin, le mouvement brusque de tante Lydie, et les fragments de papier brûlé s’envolant parmi les cendres et les étincelles…

Toutes ces images, évoquées à la fois, s’évanouirent avec les dernières vibrations du bruit grêle qui traversait l’ombre environnante. François s’était levé brusquement, comme un coupable.

« Voilà maman… » dit-il à demi-voix. Avant que la vieille bonne eût achevé pede lento le voyage de la cuisine à l’antichambre, il avait eu le temps d’allumer deux lampes, et quand sa mère entra, il se tenait debout devant la cheminée, à trois pas de moi, correct, presque cérémonieux dans ses vêtements de soirée.

Les yeux noirs de tante Lydie nous enveloppèrent d’un regard rapide. Mais ce ne fut qu’un éclair. Je m’étais levée à mon tour pour courir à sa rencontre : je m’extasiais sur sa bonne mine — moins bonne, à vrai dire, que je ne m’y attendais ; je la félicitais du succès de son fils — prise d’un besoin fiévreux de parler beaucoup et d’y voir très clair. Elle, cependant, sans enlever son chapeau, s’était assise dans la bergère, et, les mains tendues vers la flamme par un mouvement familier, elle m’écoutait, serrant un peu les lèvres, luttant visiblement contre le désir de faire chorus à mes congratulations. L’orgueil maternel finit par l’emporter.

« Oui, laissa-t-elle échapper, il paraît que son livre est remarquable… Ces messieurs le lui ont répété sur tous les tons. Je n’aurais jamais cru qu’on pût recevoir un candidat avec des paroles aussi flatteuses… »

François l’interrompit.

« Un candidat ?… Mais, ma pauvre maman, une thèse n’est pas un bachot… Et tout ce qui s’est passé aujourd’hui est une pure formalité… Songe donc que parmi « ces messieurs », comme tu dis, je comptais au moins deux anciens camarades… un peu plus âgés que moi, c’est vrai… Docteur à trente-sept ans : non, vraiment, il n’y a pas de quoi crier à l’enfant prodige… »

Il riait, du même rire désabusé que tout à l’heure. Sa mère hocha la tête et parla d’autre chose. Je lui donnai des nouvelles de Philippe, de sa santé, toujours excellente ; de ses affaires, sur lesquelles j’avais des notions plus vagues. Une ou deux fois, je fis allusion à la succession Mauroy, et je regardai François, craignant que ce nom n’éveillât en lui quelque souvenir : pour rien au monde, je n’aurais voulu être amenée à raconter l’histoire des Wavrin. Mais il ne semblait même pas nous entendre ; il restait silencieux, adossé à la cheminée, les yeux fixés sur les dessins du tapis ou rivés à son lorgnon qu’il avait enlevé et dont il essuyait les verres avec soin.

Six heures et demie sonnèrent. Je m’avisai tout à coup que tante Lydie était toujours en chapeau et François toujours en habit, ce qui donnait à notre réunion quelque chose de froid et de guindé. Et pour la première fois, parmi ces vieux meubles amis, autour de ce foyer où si souvent je les avais surpris tous deux dans l’intimité de la robe de chambre et du veston, j’eus l’impression très nette que je n’étais pas « chez moi ».