« Oh ! fis-je, il est tard ; il faut que je m’en aille… Philippe doit m’attendre… »
Philippe ne rentrait jamais avant sept heures. Mais dans ma détresse soudaine, j’avais besoin de m’affirmer que quelqu’un, là-bas, désirait mon retour…
« Et puis, j’ai peur de vous gêner. Vous devez être fatigués tous les deux… François doit avoir hâte de se mettre en pantoufles… »
J’attendais une dénégation polie qui ne vint pas. Tante Lydie protesta mollement. Peut-être, après tout, était-elle vraiment lasse. Pourtant elle prit la peine de me reconduire jusqu’à l’antichambre, et quand je me penchai pour l’embrasser, son baiser me parut très tendre. Mais François serra distraitement la main que je lui tendais. Son regard fuyait le mien avec obstination.
« Amitiés à Philippe… » me lança-t-il, juste au moment où la porte allait se refermer.
Il était temps : depuis le commencement de ma visite, il n’avait pas encore prononcé le nom de son cousin.
Je marchais à travers les rues paisibles ; par-dessus la nuit bleuâtre, le ciel restait clair, avec de grands reflets roses où se noyait la lumière pâle des réverbères, indécis et clignotants comme d’humbles chandelles. Jeune fille, j’avais adoré cette heure fugitive du crépuscule parisien, quand j’y sentais flotter toutes les joies du jour écoulé, mêlées d’obscures promesses pour le lendemain. Mais aujourd’hui mon cœur était plein de pensées troubles. Après ces mois d’été sans fin, tissés d’ennui et de mélancolie, j’avais couru d’instinct, naïvement, à l’endroit où j’espérais trouver le plus de réconfort. Et voilà que je me heurtais à l’inconnu. Ce n’était plus seulement la nervosité de tante Lydie, cette humeur capricieuse de malade à laquelle j’avais fini par m’habituer : François aussi semblait vouloir se dérober, devenir lointain et inaccessible. « Comme il a changé, depuis que je le connais !… » Je me rappelais ses façons amicales, ses taquineries fraternelles, son entrain, surtout, et cette gaîté naturelle qui contrastait si drôlement avec son air tranquille. « Tout cela s’est éteint… Sans doute il est moins jeune et la santé de sa mère le préoccupe beaucoup… Mais l’hiver dernier, nous passions encore de bien bons moments, tous ensemble… C’était si gentil, ce travail en commun ! Il restait si affectueux, si complaisant… Tandis que ce soir… » Ce soir — je cherchais en vain à me le dissimuler — François s’était montré très désagréable. Quelle réception bizarre, après trois mois ! Ce sourire contraint, ces mouvements indécis et nerveux — et cette voix qui parlait dans l’ombre… « Je ne pourrais pas vous mentir… j’ai besoin de tout mon sang-froid… » Moi, j’avais eu peur, un moment, peur de quoi ?
Soudain un soupçon me traversa l’esprit — un soupçon terrifiant que je repoussai de toutes mes forces. Le cœur battant, les joues en feu, je me mis à marcher très vite, comme pour piétiner cette chose mauvaise et coupable. « C’est fou, c’est indigne… pour lui, pour moi, pour Philippe… Tous ces romans que j’ai lus pendant l’été m’ont détraqué la cervelle… François était éreinté, surmené ; je le gênais, peut-être… et il me l’a un peu trop laissé voir… Voilà bien de quoi me monter l’imagination !… » J’allais droit devant moi ; je scandais mes pensées d’un pas bref, avec la sensation d’écraser des nichées de petits serpents… Entre la place Saint-Sulpice et la rue de Tournon, j’avais achevé l’hécatombe, et quand j’arrivai devant ma porte, je me sentais la conscience plus tranquille.
Philippe venait de rentrer ; il me suivit dans ma chambre et resta derrière moi pendant que j’enlevais mon chapeau.
« Eh bien, tu as vu ma tante ? Comment va-t-elle ?