L’excuse était valable. Mais j’avais compté sur cette soirée d’intimité pour retrouver notre François de jadis — de toujours — et dissiper définitivement les fantômes de mon imagination. Lui absent, je restais dans le doute — un doute énervant et malsain.
Mon dîner eut lieu. Tante Lydie, choyée, dorlotée, parut ravie de connaître les Debray, qu’elle n’avait pas encore rencontrés. Je la regardais sourire, ses beaux yeux fatigués toujours pleins d’une flamme intérieure, tandis que le savant lui parlait de son fils.
« Sa thèse a fait sensation à la Sorbonne, Madame, et les échos en sont parvenus jusqu’à nos repaires de scientifiques. Est-ce que nous n’aurons pas le plaisir de le voir ce soir ? »
Déjà Thérèse, d’un coup d’œil, avait parcouru le salon. Je devinai qu’elle s’étonnait de ne pas voir François et, malgré moi, un peu de chaleur me monta au visage. Oh ! cette maudite pensée !
On expliqua l’absence du nouveau docteur, et le temps se passa le mieux du monde. Papa, suivant une coutume déjà ancienne, courtisa sa vieille amie — honni soit qui mal y pense ! — M. Debray avoua qu’il avait apporté son violon — et même deux sonates de Bach. Ce fut une débauche de musique sévère que Philippe supporta, non sans stoïcisme. Un peu avant dix heures, tante Lydie m’appela d’un signe.
« Je vais m’en aller : il faut être raisonnable… Mais avant que je parte, vous seriez gentille de me chanter quelque chose… »
Chanter ? Depuis bien des mois — oui, de tout l’hiver précédent — elle ne m’avait adressé pareille requête. J’ouvris un cahier de Schumann et, au hasard, en jouant moi-même la partie de piano, je dis deux ou trois lieds. Au moment où j’achevais la petite mélodie si courte et si poignante : « O chanson douce et tendre… » l’idée me vint tout à coup que, si François eût été là, sa mère ne m’aurait pas demandé de chanter… Mes doigts tremblèrent ; j’agrémentai de quelques fausses notes la phrase délicate qui, longtemps après que la voix s’est tue, prolonge la mélancolie des paroles. Quand je me retournai, tante Lydie était debout, prête au départ. Elle semblait émue.
« Cela m’a fait plaisir de vous entendre, ma chérie… Merci de cette bonne soirée… »
Puis elle prit congé, avec sa grâce habituelle. Comme papa lui offrait de la reconduire :
« Non, chuchota-t-elle, Perrine est là : mais ne le dites pas !… Je ne veux pas avoir trop l’air de la vieille dame qui ne peut plus sortir sans sa bonne… »