Les jours qui suivirent, je fus saisie d’une activité dévorante. Je réorganisais mon appartement, je furetais chez les marchands de meubles anciens, à la recherche de quelque occasion merveilleuse ; j’avais entrepris — chose plus merveilleuse encore ! — de forcer Thérèse à devenir coquette. A nous deux, et sans dépasser son budget assez restreint, nous avions réussi à combiner la plus jolie toilette qu’elle eût jamais portée, y compris le chapeau, sorti tout entier de mes mains et dont je n’étais pas peu fière. Elle se laissait guider, mais sans enthousiasme.
« Voyez-vous, ma pauvre Geneviève, je serais bien étonnée si vous réussissiez à faire de moi une femme élégante… Il y a dans ma personne un je ne sais quoi qui répugne à l’esthétique féminine… D’ailleurs, Eugène s’occupe si peu de ces choses-là !… »
Je riais, je l’embrassais — et je repartais, avide de futilités dont j’avais honte au fond de moi-même. Et tandis que je m’agitais ainsi dans le vide, l’idée que j’espérais vaincre continuait à me hanter, malgré mes efforts pour la chasser. Dès que je montais en voiture, ou que je m’installais au piano, — le soir, aussi, quand je lisais, assise près du bureau de mon mari, l’« idée » se glissait en moi, tantôt insinuante et perfide, tantôt aiguë et lancinante. Des mots, des regards, des intonations de la mère ou du fils me revenaient en mémoire : « Tel jour, dans telle circonstance, il a dit… »
« As-tu des nouvelles de ma tante ? demandait Philippe. Il faudra passer chez elle, un de ces jours… »
J’y allais, le cœur plein d’arrière-pensées, l’esprit aux aguets, cherchant des sous-entendus dans les moindres phrases et jusque dans les silences de tante Lydie. C’est à peine si j’osais m’informer de François. J’appris pourtant qu’il était définitivement en possession de la suppléance rêvée, et qu’il professait au Collège de France un cours d’Histoire de l’Art bouddhique.
« Le jeudi matin, expliqua sa mère. Toutes ses soirées du mercredi vont être prises, maintenant… »
Quelques jours après, Philippe me raconta qu’il avait reçu encore une visite de son cousin.
« J’ai peur que nous ne puissions pas les voir beaucoup cet hiver… François a l’air tout désorienté ; ce nouvel enseignement l’effraie un peu… Et puis, c’est désolant : ma tante recommence à l’inquiéter… Les médecins qu’il a vus à Bagnoles ne lui ont pas caché que, malgré le bon effet des eaux, elle restait dans un état précaire. Elle a eu, ces jours-ci, quelques accidents au cœur qui l’ont beaucoup frappée… On lui défend de sortir le soir, et même de recevoir chez elle… »
J’écoutais, plus attristée que surprise : tout s’organisait comme je l’avais prévu.