« Moi, vois-tu, continuait Philippe, je crois qu’il s’assomme, à Paris, ce pauvre François… Il m’a dit qu’après sa thèse, on lui avait offert la direction d’une nouvelle École qu’on va fonder à Saïgon… Sa mère n’en a rien su. Il me l’a répété deux ou trois fois : « C’est à cause d’elle que j’ai refusé… sans elle, je serais parti tout de suite… » Ah ! comme ça vous empoigne un homme, cette vie de voyages et d’aventures !… »
Il en paraissait pourtant bien las, de cette vie nomade, quand je l’avais vu à Marlotte, au retour de sa dernière mission. Pourquoi la regrettait-il, à l’heure présente ? Pourquoi choisissait-il Philippe pour confident — Philippe dont il connaissait la nature expansive et bavarde ?… De nouveau, je rougis : toujours, encore l’« idée ». Comment échapper à cette obsession maladive ?
Déjà je me fatiguais de la chasse aux antiquailles, et mon rôle de modiste en chambre me semblait fastidieux. J’essayai de me remettre à lire, à travailler l’anglais. Mais je trouvais dans mon buvard les pages raturées de ma traduction, faite pour François. Quand je levais la tête, la petite idole, donnée par François, me souriait béatement. Mes livres ne parlaient que d’art hindou et de poèmes védiques… « Ce n’est pas possible, pensais-je en bouleversant d’une main impatiente les rayons de ma bibliothèque ; j’ai dû penser à autre chose, m’occuper d’autre chose, l’hiver dernier. » D’instinct, j’écartais les romans. Enfin je ramenai un volume d’aspect rassurant : un de ces braves bouquins, modestement vêtus de carton mastic, que je me rappelais avoir compulsés quand je préparais mon examen supérieur. « La Littérature française au XVIIe siècle. Morceaux choisis… Quel bon souvenir ! Il y avait des tas de choses amusantes, là dedans… » Je m’étais rapprochée de la fenêtre, et je feuilletais rapidement : les poètes, Malherbe, Corneille, Racine, — les prosateurs, Pascal, la Bruyère, Mlle de Scudéry. « Oh ! ces pages si drôles du Grand Cyrus !… Et Mme de Lafayette… » Mes yeux s’arrêtèrent sur un passage souligné au crayon : sans doute la subtilité, jadis, m’en avait plu :
« Les femmes jugent d’ordinaire de la passion qu’on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu’on prend de leur plaire et de les chercher ; mais ce n’est pas une chose difficile, pour peu qu’elles soient aimables : ce qui est difficile, c’est de ne pas s’abandonner au plaisir de les suivre, c’est de les éviter, par la peur de laisser paraître au public, et même à elles-mêmes, les sentiments que l’on a pour elles. »
Et plus bas, marquée d’une croix, cette phrase bien faite pour séduire une enfant romanesque :
« Les paroles les plus obscures d’un homme qui plaît donnent plus d’agitation que des déclarations ouvertes d’un homme qui ne plaît pas. »
D’un geste brusque, je refermai le livre. Décidément, le XVIIe siècle lui-même était plein d’embûches, et ce n’était pas dans la Princesse de Clèves qu’il fallait chercher un refuge contre l’« idée »…
XII
« Philippe, je t’en prie, donne-moi quelque chose à faire… je voudrais travailler pour toi.
— Encore ta marotte, ma chérie… »