Il s’approchait, souriant, pour me dire au revoir, son chapeau sur la tête, sa serviette sous le bras. Vraiment, il engraissait beaucoup depuis quelques mois : sans doute le travail de bureau l’alourdissait, et il venait de passer à Lille des vacances trop sédentaires.
« Ce n’est pas une marotte, dis-je. Il pleut, je suis enrhumée, je ne sortirai pas aujourd’hui… j’ai peur de m’ennuyer. »
Malgré moi, ma voix prenait des intonations plaintives. Philippe me regarda, soudain plus sérieux.
« T’ennuyer ?… Oh ! le vilain mot ! Voilà longtemps que je ne l’avais entendu… L’année dernière, tu ne t’ennuyais pas… »
Quelle remarque malencontreuse ! Je feignis de bouder, pour qu’il ne me vît pas rougir. Et lui, par pure complaisance, finit par extraire de ses tiroirs toute une correspondance échangée avec un grand magasin de Londres.
« Le bonhomme ne savait pas bien le français, et j’ai préféré lui écrire dans sa langue ; mais je voudrais verser les traductions au dossier… Tu peux me faire cela, si tu veux… ce sera toujours du temps de gagné… »
Restée seule, je me mis à l’ouvrage ; mais dès les premières phrases je butai contre des termes inconnus et barbares, m’embrouillant dans les « bills », et dans les « notes », dans les « pounds » qu’il fallait réduire en kilogrammes et dans les livres sterling qu’il fallait convertir en francs…
« By your favour… par votre honorée du… »
C’était très ennuyeux. Je levai la tête, et tristement, à travers la pluie qui fouettait les vitres, je regardai l’horizon morne du Luxembourg désert et trempé… Ma pensée dévia, s’égara dans les sentiers défendus. Depuis notre retour, François restait invisible. « L’autre jour, chez sa mère, en partant… Perrine avait entr’ouvert la porte de son bureau : j’ai cru le voir… mais je n’en suis pas sûre… Autrefois, il venait toujours prendre le thé dans le salon avec nous… Voyons, où en étais-je ? » D’une main languissante, je saisis mon dictionnaire ; je constatai qu’« expiration » voulait bien dire « échéance », et qu’il s’agissait d’un « billet à ordre », à moins que ce ne fût un « effet à endosser »… « Il me semble que c’est la même chose, d’ailleurs… Quel casse-tête !… Ah ! j’oubliais la date de la lettre : 16 th. August… Aujourd’hui nous sommes au ?… 8 décembre. Déjà !… Dans trois semaines, c’est le jour de l’an… Je me demande si nous dînerons chez tante Lydie comme les autres années, ou si elle prendra prétexte de sa santé pour ne pas nous recevoir… » Je me rappelai le 1er janvier précédent. François m’avait donné des fleurs. « En me les offrant, il m’a regardée… » Un moment, je crus revoir, derrière le lorgnon, le sourire amical des yeux bruns… « Quel supplice, d’avoir pensé à cela, et de ne plus pouvoir m’empêcher d’y penser… quand, peut-être, toutes ces chimères n’existent que dans mon imagination… » C’était la crise de sagesse et de raison qui commençait. Chaque jour j’essayais ainsi de me prouver que je me trompais, que François avait toujours eu pour moi des attentions fraternelles et rien d’autre — rien d’autre… Puis mon esprit recommençait à s’agiter dans le même cercle étroit, comme l’écureuil affolé qui voit tourner devant lui, indéfiniment, les barreaux de la cage sans issue. Mon travail n’avançait pas vite. Quand Philippe, le soir, me demanda ses lettres, il s’étonna de voir que j’en avais traduit cinq à peine, sur les vingt que contenait le paquet.
« Ce n’est pourtant pas bien compliqué : il ne s’agit que d’argent à donner ou à recevoir…