— Justement, dis-je : l’argent, les questions d’argent, les termes d’argent… je n’y comprends rien… Et puis tout ce jargon commercial… c’est si ennuyeux !… »
Philippe prit un air piqué.
« Alors, ma petite, il faut renoncer à mettre le nez dans mes affaires… Que diable ! tu sais bien que je vends du fil, moi, et que je ne suis bon qu’à gagner de l’argent… Tout le monde ne peut pas s’occuper de sanscrit et de « brahmafouchtra »…
Il s’arrêta, haussa les épaules et, attirant à lui l’encrier monumental, il y trempa sa plume d’un geste bourru. J’étais stupéfaite de cette mauvaise humeur, si rare chez lui — plus stupéfaite encore du rapprochement inattendu qu’il venait d’établir entre mon manque évident d’aptitudes commerciales et les études de son cousin. Soupçonnait-il donc que, dans mon esprit, « ceci » pût nuire à « cela » ?
Troublée, anxieuse, je m’installai à ma place habituelle et j’ouvris le tome IV de Monte-Cristo : une vraie lecture de convalescente, d’autant plus anodine pour moi que je savais quasiment par cœur tous les romans d’Alexandre Dumas. Le silence tomba sur nous. C’était un fait assez ordinaire. Pourtant, ce soir-là, Philippe manifestait une sorte de malaise ; de temps à autre, il me regardait à la dérobée. A la fin il me demanda :
« Pourquoi ne dis-tu rien ?
— Mais, fis-je d’un ton distrait, tu vois bien que je lis… »
Il y eut une petite pause. Puis, de nouveau :
« Tu ne fais plus jamais de musique, quand nous sommes seuls… Ça ne me gêne pas, tu sais… Et même si tu voulais jouer du Wagner… »
D’où lui venait, tout à coup, cette intuition que sa présence à lui n’était pas compatible avec le plaisir que j’aurais pu éprouver à jouer du Wagner ? Je l’assurai que j’en jouais souvent dans la journée — ce qui n’était plus très exact : je me méfiais de ce grand bouleverseur d’âmes — mais que, le soir, je préférais me reposer. Alors il se remit à ses paperasses, tandis que je reprenais courageusement l’histoire merveilleuse d’Edmond Dantès.