« Et je saurai pourquoi le comte de Monte-Cristo parle devant nous des enfants qu’on déterre dans son jardin… »
Comme j’achevais de lire ces paroles horrifiques, j’entendis de nouveau la voix de mon mari.
« C’est singulier, tout de même, que nous voyions si peu François… Sauf ces deux petites visites qu’il m’a faites… Il n’est pas venu ici une seule fois, n’est-ce pas ? »
Évidemment, et presque à l’insu de Philippe, l’enchaînement logique de ses pensées l’avait ramené de mon mutisme actuel à nos soirées animées de jadis — au temps où je déchiffrais Siegfried sous la direction de François… Je sentis que je devenais de toutes les couleurs.
« Non, dis-je enfin d’une voix aussi ferme que je pus. Il doit être très occupé avec ce nouveau cours. Et puis, tu sais bien qu’il ne quitte plus beaucoup sa mère, maintenant…
— Ah ! oui, c’est vrai, murmura Philippe. Cette pauvre tante !… »
Chose étrange, son visage, tout à l’heure un peu morose, s’était éclairci subitement.
« T’ai-je répété ce que les médecins avaient dit ? « Elle peut vivre encore dix ans, ou disparaître tout d’un coup… » Comme c’est triste ! » acheva-t-il en soupirant — sans que je pusse savoir si c’était de chagrin en songeant à sa tante, ou de soulagement à l’idée que l’absence de François s’expliquait en effet d’une façon toute naturelle. Puis il termina tranquillement sa besogne sans plus s’interrompre.
Cette fois j’essayai en vain de poursuivre ma lecture et de m’intéresser aux angoisses de la belle Mercédès ou aux tribulations de la vertueuse Valentine. Dans toutes les paroles de Philippe, j’avais senti percer une obscure jalousie. Par quel sortilège cette inquiétude naissait-elle en lui au moment même où François semblait vouloir disparaître de notre vie ? Sans doute, la transition avait été trop rapide, l’équilibre trop brusquement rompu entre le passé et le présent ; Philippe en ressentait une crainte vague, la peur instinctive d’un danger que sa raison n’envisageait pas encore… Comme l’« idée » gagnait, de proche en proche ! Mentalement, je comptais tous ceux qu’elle avait déjà touchés : tante Lydie, d’abord, la première et depuis bien longtemps ; puis François, moins prompt peut-être que sa mère à voir clair en lui-même ; Thérèse, aussi, dont le blâme discret aurait dû m’avertir plus tôt — moi, enfin, aveugle à plaisir pendant tant de jours, trop clairvoyante maintenant pour mon repos. Et Philippe, à son tour… « Il ne doit pas souffrir, pensai-je, ce serait très injuste… » Je regardai son dos puissant, sa nuque blonde et frisée, l’ombre de sa main large qui courait sur le papier ; mon cœur se serra d’une pitié, d’une tristesse infinies. Que faire, s’il m’interrogeait ? Je savais, j’ai toujours su me taire, garder au fond de moi mes tourments et mes rêves. Mais j’étais incapable de ruse ou de mensonge, et si Philippe avait plongé ses yeux dans les miens en me disant : « Voilà ce que je pense, et toi, le penses-tu ?… » Je sentais avec terreur que je lui aurais répondu : « Oui… »
Il ne me le dit pas, ni ce jour-là, ni les autres jours. Le monstre devait, pour cette fois, l’avoir effleuré d’une griffe légère, car rien ne put me faire supposer qu’il eût gardé un doute quelconque au sujet de son cousin. Même, un soir qu’il rentrait plus tard que de coutume, il ne me cacha pas qu’il avait profité d’une course dans le faubourg Saint-Germain pour monter chez sa tante.