« Justement François était là ; il m’a encore répété tout bas, dans l’antichambre, combien rarement il osait quitter sa mère… C’est vrai qu’elle n’a pas bonne mine… Pourtant il reste convenu que nous dînons avec eux le 1er janvier… »

Dans moins de quinze jours je reverrais François. Philippe parlait tout naturellement. Je reçus un petit choc — puis je fus étonnée de me découvrir moins d’appréhension que de joie. L’interdit était levé, j’allais sortir de ce long cauchemar — et qui sait ? Peut-être qu’un seul regard suffirait pour dissiper l’odieux malentendu, pour me rendre l’ami, dans lequel mon imagination s’obstinait à voir autre chose qu’un ami… Tout valait mieux, en somme, que le doute maladif où je me débattais depuis des mois.

Bientôt je crus n’avoir que trop de raisons d’être rassurée.

C’était exactement le 31 décembre, un dimanche. Mauroy était venu de Lille à Paris pour les inventaires de fin d’année, et Philippe, leur travail achevé, l’avait ramené déjeuner à la maison. Mon antipathie persistait toujours ; néanmoins je m’efforçai de faire bonne mine à notre hôte et même de flatter ses instincts de Flamand fin gourmet et gros mangeur. Le repas fut à la fois délicat et abondant, et Mauroy — sauf quelques menues pierres jetées à travers les plates-bandes de mon « socialisme » — se montra presque aimable. Je voyais arriver sans trop d’impatience le moment de passer au salon où le café nous attendait. Comme nous nous levions de table, Mauroy se mit à parler d’une première sensationnelle — les Revenants d’Ibsen — à laquelle il avait assisté la veille.

« Et même… au fait, c’est une bonne histoire, Noizelles !… Je vais vous raconter ça… »

Je le savais cancanier comme une vieille femme, le joli Monsieur Mauroy, et je m’apprêtai à écouter sa « bonne histoire » d’une oreille distraite, tout en lui offrant, avec sa tasse de café, un petit verre de cognac choisi par lui, non sans quelque attendrissement.

« Je la connais, madame, votre fine champagne… c’est une pure merveille… »

Il élevait, d’un geste élégant, la liqueur dorée à la hauteur de son œil, attendant visiblement la disparition de l’immuable Théodore, qui achevait de grouper avec art les carafons de cristal. La porte enfin refermée sur le dos majestueux de notre valet de chambre, Mauroy se rapprocha de Philippe.

« Inutile de parler devant les domestiques, n’est-ce pas ?… Oh ! d’ailleurs, n’allez pas vous imaginer des scandales… Un petit « potin », tout au plus… Vous rappelez-vous Lartigues ?

— Non, dit Philippe, il n’est pas de mon temps…