— C’est vrai, vous êtes un gamin… Moi, je l’ai eu comme camarade… Un toqué, noceur comme pas un… Il a fait une grosse fortune en Cochinchine, dans les chemins de fer, et maintenant il ne fait plus grand’chose, je crois, que s’amuser… Des prétentions artistiques et littéraires avec cela… Bref, hier soir, j’étais bien tranquillement dans ma stalle, à me raser — car c’est crevant, vous savez, ce chef-d’œuvre — quand j’aperçois, dans une belle loge, Lartigues, en compagnie de deux dames et d’un monsieur… Les dames, oh !… »
Mauroy eut un geste discret. Je m’étais assise et j’écoutais, poliment, tout en me demandant quel intérêt pouvaient avoir pour nous les bonnes fortunes de M. Lartigues.
« Le décolletage, le maquillage, les diamants… toute la lyre, mon cher… Mais ce qui m’intriguait c’était l’autre monsieur, qui se tenait au fond de la loge… J’aurais juré que je l’avais rencontré tout autre part que dans le monde où l’on s’amuse — un grand, maigre, brun, avec un lorgnon… »
Philippe écarquillait les yeux à cette description. Je le vis ouvrir la bouche, puis la refermer sans rien dire : il avait eu la même idée que moi, une idée absurde, invraisemblable… Mauroy se mit à rire.
« Tiens, vous avez l’air médusé, maintenant, mon bon Noizelles… Allons, je ne veux pas vous faire languir trop longtemps… Pendant l’entr’acte, je me suis heurté dans le couloir à Lartigues et à son ami, lequel ami on m’a présenté dans les règles, et qui n’est autre que votre cousin, M. Chardin… J’ai bien compris qu’il me reconnaissait tout de suite — Lartigues, d’ailleurs, s’est chargé de mettre les points sur les i en nommant « Noizelles et Mauroy » — et que ma vue lui était désagréable… sans pouvoir discerner si cette impression fâcheuse tenait à ma personne ou aux circonstances… particulières dans lesquelles il se trouvait… On n’aime pas toujours, n’est-ce pas, à tenir sa famille au courant de ses petites frasques… »
Dieu ! que je détestais cet homme, et son rire affecté, et la satisfaction visible qu’il éprouvait à distiller la médisance !… Philippe, cependant, sur la mine effarée de qui je lisais de la surprise et de l’incrédulité, mêlées à une sorte de joie timide — Philippe riait aussi, d’un rire un peu gêné.
« Voyons, voyons, Mauroy, qu’est-ce que vous nous racontez là ?… Mon cousin François est un savant, presque un sage… Et puis, enfin, il n’est pas assez riche pour mener la grande vie… »
Mauroy leva les deux mains.
« Que voulez-vous ? Je dis ce que j’ai vu… Ce que je peux vous affirmer, c’est que votre « sage » est resté toute la soirée dans la loge de ces dames, dont l’une s’affichait franchement avec Lartigues, mais dont l’autre — la plus jolie, ma foi ! — lui coulait de fort doux regards… Ils sont partis ensemble, pour souper en partie carrée, probablement… Tous les mêmes, ces amis du peuple !… Car ce qui m’amuse dans l’aventure, c’est le contraste entre ces divertissements plutôt… légers, et les idées humanitaires — les vôtres, madame… dont M. Chardin paraissait féru, la première fois que je l’ai rencontré dans ce salon… Oh ! je m’en souviens… je m’en souviens parfaitement… »
J’avais pâli, de colère et de honte ; je restais les yeux fixés sur cette bouche fine, sur cette moustache fanfaronne d’où tombaient des mots de sarcasme et de rancune. Sans doute ma figure devait être étrange, car je rencontrai tout à coup le regard de Philippe fixé sur moi avec une expression inquiète, presque irritée. Et d’une voix sèche que je ne lui connaissais pas, il coupa sans façon la parole à son associé.