« A propos, Mauroy, nous n’avons pas réglé cette question des ouvriers, vous savez… Venez donc dans mon bureau : nous serons mieux pour causer… »
Combien de temps dura leur conférence ? Je ne pourrais pas le dire. J’étais restée assise à la même place, tirant machinalement l’aiguille, m’appliquant même à ma broderie — un amour de tablier destiné à parer les trois ans et la frimousse de ma grosse amie Hélène. Je suivais les fils, je comptais les points. « Alors, c’est à cela qu’aboutissent mes doutes, mes scrupules, mes angoisses ?… Tout ce roman de passion discrète et d’exil volontaire se termine par une histoire d’actrice et de cabaret ?… Et ce bon fils, qui n’ose pas venir passer une heure chez nous de peur de quitter sa mère malade, et qu’on rencontre au théâtre, avec des viveurs… lui, François… » Je le vis tel que je le connaissais, — sa figure mince, sa grande bouche et ses yeux moqueurs, penchés vers une femme peinte, aux cheveux teints, lui parlant, lui souriant… Une sorte de spasme me souleva le cœur — spasme de dégoût, sans doute. « C’est grotesque, grotesque et révoltant… » Brusquement je me rappelai le jour de mes fiançailles, les aveux de Philippe, son émoi en me contant ce qu’il appelait « sa seule folie »… Combien j’avais vite pardonné, combien j’avais peu souffert !… Et maintenant… « Ah ! maintenant, par exemple, je n’ai rien à pardonner, et me voilà bien tranquille… Philippe aussi, je suppose… Et Thérèse, si elle savait !… Pourquoi donc avions-nous tous imaginé cette chose absurde ?… Les braves gens sont vraiment trop romanesques, et la vie est trop laide, aussi… J’étais folle, cent fois folle… Quand je pense qu’hier, que ce matin encore, j’essayais d’oublier des mots, des regards… » Une rougeur profonde me montait lentement aux joues, au front. J’enfouis dans mes deux mains ma figure brûlante, j’aurais voulu me cacher à tout le monde et à moi-même. Et un regret indéfinissable me venait, non seulement du passé pur de toute pensée mauvaise, mais de ces heures toutes proches où je m’étais crue si malheureuse. Il me semblait que j’aurais mieux aimé revoir François, l’esprit encore plein de remords et d’inquiétude, que de le revoir après ce que je savais maintenant… « Demain, quand je lui parlerai, quand il me répondra, ce ne sera plus lui… Les autres hommes peuvent avoir des goûts bas, des passions grossières, mais lui… » Quel temple lui avais-je donc élevé en moi-même pour éprouver cette sensation d’écroulement subit ? « Je sais bien que c’est mieux ainsi, pour moi, pour nous… beaucoup mieux… Et pourtant… »
Je tressaillis. Des voix parlaient derrière la porte : Philippe et Mauroy rentraient dans le salon.
« Excusez-moi, madame, si je brusque mon départ… Je dois être à Lille ce soir, pour passer la journée de demain en famille… »
Cet être odieux avait une femme et des enfants, qu’il aimait, dit-on. Avec une sorte de répugnance, je lui serrai la main. Et tandis qu’il s’éloignait, je l’entendais répéter, d’une voix froide et mesurée que démentait la rudesse de ses paroles :
« Soyez tranquille : ces mauvais drôles seront tenus à l’œil, et à la moindre réclamation… bonsoir ! De la poigne, mon cher, toujours de la poigne : il n’y a que ça… »
Maintenant Philippe était revenu près de moi. Il rôdait çà et là, s’asseyait, tisonnait le feu, puis recommençait à marcher, les mains dans ses poches, l’air préoccupé. Je songeais : « Il faudrait lui parler, faire allusion à cette… chose… » Mais aucun son ne sortait de mes lèvres, et je continuais à pencher la tête sur ma broderie. Près de la fenêtre où j’étais assise, il s’arrêta, rajusta le pli d’un rideau, puis tambourina sur la vitre et déclara :
« Je crois qu’il neigera demain.
— Oui, fis-je ; le temps s’est refroidi, et les nuages sont très noirs. »
Nouveau silence, accompagné du même petit tapotement des doigts contre le carreau. Tous mes nerfs vibraient à la fois. Pourtant je ne dis rien, et ce fut Philippe qui parla.